Le Centre pour l’Environnement et le Développement (CED) , en collaboration avec FERN, une organisation européenne spécialisée dans la gouvernance forestière et les droits humains, ont accompagné les communautés rurales et autochtones du Cameroun dans le processus de conformité au RDUE. À l’heure où le Règlement Européen zéro déforestation (RDUE) impose de nouvelles exigences de traçabilité et de conformité, le CED s’attache à rendre visibles les réalités vécues par les petits producteurs de cacao, souvent marginalisés dans les débats internationaux.
L’atelier stratégique du 28 janvier 2026 à Yaoundé, s’est ouvert sur des paroles fortes. Woulo Ferdinand ( voir image de titre, au centre) est un producteur de Cacao à Mintom, cette figure emblématique de la communauté Baka a rappelé la dureté de son quotidien :
« Nous ne mangeons pas le cacao, même si on achète le kilo à 500 francs, nous allons vendre. Je suis heureux d’être parmi ceux qui peuvent nous aider à avoir un meilleur rendement pour notre dur travail. »
À ses côtés, Mme Eboutou Marie, également issue de la communauté Baka, a dénoncé les pratiques abusives des acheteurs qui ne respectent pas les prix fixés par la réglementation et recourent au chantage. Elle a insisté sur la nécessité de comprendre les décisions prises à l’échelle nationale et internationale, car elles affectent directement les producteurs sur le terrain.
Ces témoignages incarnent les chiffres présentés par le CED : en 2025, le Cameroun a déclaré 311 728 tonnes de cacao, dont 202 423 tonnes exportées. Mais derrière cette performance économique, les producteurs restent exposés à une volatilité des prix allant de 6 300 F CFA/kg à un effondrement à 2 300 F CFA/kg, fragilisant leurs revenus et leur sécurité alimentaire.
Le Règlement Européen sur les produits exempts de Déforestation (EU Deforestation Regulation en anglais) est un texte adopté par l’Union Européenne, qui impose aux entreprises qui exportent vers le marché européen de démontrer que leurs produits (cacao, café, soja, bois, huile de palme, etc.) n’ont pas contribué à la déforestation ou à la dégradation des forêts.
Le RDUE : entre ambition et risque d’exclusion
Le RDUE exige la géolocalisation des parcelles et la preuve de légalité des exploitations. Or, les petits producteurs peinent à s’approprier ces outils. Les femmes, déjà marginalisées dans l’accès aux titres fonciers (seules 13 % détiennent un titre contre 27 % des hommes), risquent d’être encore davantage exclues. Les peuples autochtones, comme les Baka, subissent des expropriations déguisées.
Le CED, en partenariat avec FERN, alerte sur ces risques : la conformité ne doit pas devenir un instrument d’exclusion sociale. Ensemble, les deux organisations produisent des rapports, comme celui sur le genre et le cacao, il a été présenté aux participant. Dans son exposé, Dr. Samuel Nguiffo, Sécrétaire Exécutif du CED, a mis en lumière l’invisibilité des femmes qui transparait dans le rapport de cette étude, appelant à une réforme foncière inclusive.
Traditionnellement associées aux cultures vivrières, les femmes deviennent désormais actrices majeures dans la cacaoculture. Elles assurent l’entretien des plantations, la récolte, l’écabossage et la transformation artisanale. Sans leur contribution, le Cameroun passé de 3ᵉ producteur africain et 4ᵉ exportateur mondial , n’aurait pas atteint ses records actuels de production.

Indra Van Gisbergen , responsable de la campagne forêt et consommation à FERN, lors de sa présentation: « les grands développements du secteur cacao dans l’UE en 2025 et les perspectives 2026 ».
En effet, le nombre d’exportateurs dans le pays est passé de 30 en 2024 à 45 en 2025, traduisant une dynamique de croissance et une diversification des acteurs. Les achats déclarés ont atteint 311 728 tonnes, dont 202 423 tonnes destinées à l’exportation, confirmant la place stratégique du Cameroun sur le marché international. Par ailleurs, la structure des prix reste fortement fluctuante, avec un pic record de 6 000–6 300 F CFA/kg suivi d’un effondrement à 2 300 F CFA/kg, mettant en difficulté les petits producteurs.
Commerce transfrontalier et durabilité régionale
Lors de cette rencontre, les échanges avec les acteurs congolais ont montré que la traçabilité ne peut être dissociée d’un système fiscal et douanier robuste. Venu tout spécialement du Congo, Maixent Agnimbat, juriste spécialisé dans la gouvernance des ressources naturelles, en sa qualité d’Administrateur Général du Forum pour la Gouvernance et les Droits de l’Homme (FGDH); a mis un accent sur la nécessité d’un dialogue transfrontalier. Il a tenu à rappeler que la durabilité du cacao en Afrique Centrale exige une coopération régionale, notamment pour lutter contre les flux illégaux et promouvoir une gouvernance partagée.
L’on a appris que les flux transfrontaliers opaques entre le Congo et le Cameroun nourrissent un commerce illégal. Des études ont démontré que 42 % du cacao congolais non déclaré, transite par le Cameroun, tandis que 41 % est exporté vers l’Italie et donc vers l’UE, entraînant une perte fiscale estimée à plusieurs dizaines de millions de francs CFA.
Comme outil favorable à l’instauration d’un climat de durabilité régionale, Voice Cocoa Network, une plateforme de la société civile qui agit comme catalyseur et vigie pour un secteur cacao durable. Sa mission est de promouvoir un système où les producteurs gagnent un revenu décent, travaillent dans des conditions dignes, et où les droits humains sont respectés.
Depuis le Ghana, Susan Hermina Yemidih ,l’experte en chaînes d’approvisionnement durables, égalité de genre et inclusion sociale pour Voice Cocoa Network, a précisé que l’intérêt principal d’établir cette collaboration réside dans la possibilité d’avoir une voix commune pour mener un plaidoyer à l’international. L’adhésion permettrait aux organisations locales de renforcer leur influence dans les débats internationaux sur la durabilité du cacao, en s’appuyant sur une coalition mondiale déjà reconnue par les décideurs politiques et les acteurs du secteur privés.
Les enjeux locaux (droits fonciers, inclusion des femmes, protection des peuples autochtones) sont reliés aux débats globaux sur la traçabilité et la gouvernance forestière. Les rapports des études conjointes menées par le CED et FERN, nourrissent les discussions sur la durabilité et la justice sociale dans la filière cacao. Cette association rappelle que la durabilité ne peut se limiter à des chiffres ou à des normes techniques internationales. Elle doit se mesurer à la dignité retrouvée des petits producteurs, particulièrement celle des femmes et des peuples autochtones. Des messages clés ont été formulés à la fin de cette rencontre, en vue d’être présentées lors d’un dialogue politique de haut vol, aux lendemains de cette rencontre, ils seront partagés dans un prochain article.
Ange ATALA
