IDIL 2026, ou comment la tablette « kolibri » de Madina est devenue un pont vers son avenir

Yaoundé, 19 février 2026 , dans la salle du Palais des Congrès, une fillette de huit ans a captivé l’auditoire. Madina Djibrila, élève en cours préparatoire originaire du village Gommama dans l’Adamaoua, tenait fièrement une tablette affichant l’application Kolibri. Traduit en Fufulde, ce programme éducatif lui permet de résoudre des exercices de calcul avec aisance au point de devenir 1ère de la classe depuis qu’elle en fait usage.

« Kolibri wal lir am ( kolibri m’a aidé à lire) », a-t-elle confié à Midjiatou Djibrila, autre élève bénéficiaire, détentrice d’un baccalauréat, et aujourd’hui étudiante, future infirmière diplômée d’Etat, qui malgré l’enclavement de son village est parvenue a réussir dans son cursus académique, des témoignages qui ont été accompagnés sous des applaudissements nourris.

Cette scène émouvante illustre parfaitement le thème de la célébration de la Décennie internationale des langues autochtones (IDIL) : « Digital Bridges, Living Voices: Empowering Indigenous Languages Through Technology for Future Generations ». Organisé par SIL Cameroun, en partenariat avec l’UNESCO et le Centre International de Recherche et de Documentation sur les Traditions et les Langues Africaines (CERDOTOLA), l’événement a réuni plus de 300 délégués, dont des invités internationaux.

La Constitution comme socle


Dans son discours d’ouverture, le Directeur Général de SIL Cameroun, Dr. Michel Kenmogne, a rappelé que la Constitution camerounaise reconnaît la diversité linguistique comme un élément fondamental de l’identité nationale. L’article 1, alinéa 3, stipule que la République « œuvre pour la protection et la promotion des langues nationales », une disposition qui légitime les efforts de préservation.

45% de langues locales sont en danger au Cameroun, du fait d’un usage de plus en plus édulcoré.

Le DG a insisté sur six piliers essentiels : documentation, transmission intergénérationnelle, valorisation culturelle, intégration numérique, appropriation communautaire et partenariats institutionnels. Il a exprimé son rêve de voir le CERDOTOLA bénéficier de l’expertise de SIL pour renforcer la documentation des connaissances et assurer une mémoire linguistique durable.

Le regard de la Commission Nationale de l’UNESCO

Le Secrétaire Exécutif de la Commission Nationale de l’UNESCO, Pr. Abdoul-Aziz Yaouba, a rappelé que la préservation des langues autochtones est un enjeu de cohésion sociale et de développement durable. Il a insisté sur le rôle de l’UNESCO dans l’accompagnement des États pour intégrer les langues locales dans l’éducation et les politiques publiques, soulignant que la Décennie internationale (2022–2032) est une opportunité unique pour le Cameroun de devenir un modèle en Afrique centrale.

Représentant le Premier Ministre, le Pr. Laurent Serge Etoundi Ngoa, Ministre de l’Éducation de Base, et par ailleurs Président de la Commission Nationale de l’UNESCO, a réaffirmé l’engagement du gouvernement à promouvoir l’enseignement des langues nationales dès le cycle primaire. Il a déclaré que « la langue maternelle est le premier vecteur de l’éducation et de la citoyenneté », et que son intégration dans les curricula scolaires est une priorité pour renforcer l’identité culturelle et l’inclusion sociale.

SIL International, un acteur de longue date

Depuis sa création au Cameroun en 1968, SIL International œuvre pour la promotion des langues locales à travers la recherche linguistique, la production de ressources éducatives et la traduction. En plus de 50 ans d’activités, SIL a traduit et publié plus de 120 ouvrages (manuels scolaires, alphabets, récits, textes religieux) dans près de 80 langues locales. Ces langues incluent notamment le Fufulde, le Mbororo, le Bassa, le Ewondo, le Bakweri, le Kom, le Lamnso, le Mafa, le Mundang, le Oroko, le Bamileke, et plusieurs autres langues des peuples autochtones.

Elizabeth Roettele remettant des ouvrages en langue locale au Ministre de l’Education de Base.

Parmi les invités internationaux, Elizabeth Roettele, représentante de SIL International, a exposé sur le travail phénoménal déjà accompli par SIL au Cameroun. Elle a mis en avant les efforts de documentation linguistique et les innovations numériques qui permettent aux communautés rurales d’accéder à des ressources éducatives dans leur langue maternelle.

La plateforme Kolibri, fonctionnant sans connexion Internet, est active depuis 4 ans et propose des cours en Fufulde et en Mbororo. Le témoignage de Yunusa Yakubu, membre de la communauté Fulani de Babanki, a confirmé la performance de cette innovation. Accompagné de Madina, il a montré que l’apprentissage dans la langue maternelle renforce les compétences scolaires et ouvre des perspectives nouvelles pour les enfants des communautés vulnérables.

Des ouvrages scolaires traduits en langues locales, à destination des populations pygmées Baka, et certains en langue « Gyele » , parlée par les communautés autochtones Bagyeli, dans le Sud Cameroun.

Avec plus de 150 manuscrits soumis au concours d’écriture en langues nationales; la cérémonie était l’occasion d’annoncer les vainqueurs, dont la valeur des récompenses allaient jusqu’à 250 mille francs cfa. L’événement IDIL Cameroon 2026 a démontré que la technologie peut devenir un pont partagé pour la préservation des langues autochtones. La Décennie internationale des langues autochtones (2022–2032), proclamée par l’UNESCO, met en lumière l’urgence de préserver les langues menacées. Au Cameroun, plus de 250 langues locales sont recensées, dont près de 40 % sont en danger d’extinction selon l’Atlas des langues de l’UNESCO. L’événement IDIL Cameroon 2026, organisé les 18 et 19 février 2026 à Yaoundé, a réuni chercheurs, institutions et communautés pour réfléchir à l’apport du numérique dans cette lutte.

Ange ATALA