- Le 1er avril 2026, le Centre pour l’Environnement et le Développement (CED) a initié une rencontre entre la presse spécialisée et les communautés victimes de crimes environnementaux , à la faveur d’un atelier de renforcement des capacités de ces derniers, à Yaoundé . L’événement a permis de documenter les réalités vécues par les communautés locales et les peuples autochtones, confrontés à l’expansion des industries extractives et agro‑industrielles.
- Selon le Dr Samuel Nguiffo, Sécrétaire Général du CED, « les pertes fiscales liées à ces exploitations illégales atteindraient 1 000 milliards FCFA pour l’État camerounais. À cela s’ajoutent les impacts sociaux : décès, déplacements forcés et conflits communautaires ». Reconnu internationalement pour son combat en faveur des droits des communautés et la protection des forêts du bassin du Congo ; il est Lauréat du prestigieux Prix Goldman pour l’environnement en 1999, et l’une des voix les plus influentes sur les questions de gouvernance forestière et minière au Cameroun.
- Cet atelier tenu sur 2 jours , à permis de renforcer les capacités des victimes venus de plusieurs localités , pour mieux défendre leurs droits et de mettre en lumière l’urgence d’une gouvernance transparente des ressources naturelles, en l’absence de sanctions sur la question. Le message est clair : l’exploitation minière doit profiter aux populations, qui doivent s’armer d’arguments, afin de mener un plaidoyer solide devant les juridictions compétentes; et non se transformer en source d’injustice et de revers économique pour le Cameroun.
La brigade mobile de Bankim dans la région de l’Adamaoua a récemment saisi deux camions contenant du Greisen, un type de terres rares parmi les 17 que le territoire camerounais regorge. Ces minerais de la transition sont exploités illégalement dans la région, avec des méthodes d’extraction qui ne respectent aucun PGES ( Plan de Gestion Environnementale et Sociale). Le Cameroun vit un paradoxe saisissant, alors que son sous-sol regorge de minerais essentiels à l’économie mondiale, les populations locales subissent les conséquences dramatiques d’une exploitation anarchique et destructrice. Cette rencontre a permis de lever le voile sur cette réalité méconnue, particulièrement criante dans la région de l’Adamaoua.
Parmi les témoignages recueillis, celui de Pierre Hervé Madougou, Coordonnateur de l’organisation Terre et Développement Durable (TDD) basée à Meiganga, révèlent une situation alarmante dans la région de l’Adamaoua. Le tableau qui se dessine est alarmant : accaparement des terres, pollution massive, conflits armés et évasion fiscale colossale. Au cœur de ces enjeux, les terres rares et la bauxite, minerais stratégiques dont dépendent les batteries de nos appareils électroniques, nos voitures et nos systèmes de défense.
«On était habitué aux illégalités dans le secteur de l’Or, le combat pour supprimer l’utilisation des produits chimiques dans l’extraction n’est pas encore abouti, que l’on s’expose déja avec les terres rares, on ne sait meme pas à quel niveau de risque se situe la santé de la population »_ Pierre Hervé Madougou.
L’Adamaoua : nouveau front minier du Cameroun
Après la région de l’Est, l’Adamaoua s’impose comme le deuxième pôle minier du pays. Les gisements de bauxite de Martap et Ngaoundal figurent parmi les plus importants au monde, tandis que plus de 17 types de terres rares y ont été recensés. Ces minerais, devenus la « colonne vertébrale de l’économie numérique », selon le Dr Marc Anselme Kamga, spécialiste en droit minier, représentent un enjeu géostratégique majeur.

Un extrait de l’Atlas des Minerais de la Transition ( en cours de validation) , présente un rapport d’une étude conduite par le CED, l’Institut Nationale de la Cartographie, financé par la Banque Mondiale en 2023.
«Si le Cameroun parvenait à encadrer juridiquement et fiscalement l’extraction des terres rares, il pourrait générer des recettes qui rivaliseraient avec celles du pétrole », explique le Dr. Kamga. Une opportunité considérable pour un pays dont l’économie reste largement dépendante des matières premières traditionnelles.
Pourtant, la réalité du terrain dresse un constat inverse. Pierre Hervé Madougou , tire la sonnette d’alarme : «75% des sites miniers sont exploités sans permis d’exploitation, souvent par des entreprises étrangères ». Ces exploitations sauvages transforment la richesse potentielle en catastrophe environnementale et sociale.
Des méthodes destructrices et des acteurs opaques
Les techniques d’extraction utilisées relèvent du pillage organisé. Cyanure, Mercure, excavations anarchiques : les méthodes employées détruisent irrémédiablement les écosystèmes locaux. «Chaque semaine, nous enregistrons des plaintes, des décès, des conflits », rapporte Pierre Hervé Madougou. La pollution des cours d’eau compromet l’accès à l’eau potable, tandis que la destruction des sols menace l’agriculture vivrière. Les conflits d’usage naissent de la restriction d’accès aux espaces cultivables ainsi qu’aux terrains de pâturages, pour des populations riveraines dépendantes de ces ressources vitales.
La situation sécuritaire s’aggrave parallèlement. Comme rapporté préalablement, un incident a été signalé dans le département du Mayo Banyo à Galim-Tignère, en mars dernier, deux camions ont été saisis par la douane, dans la localité de Mayo-Darlé, à environ 250 km de Ngaoundéré, le chef-lieu de la région de l’Adamaoua. l’armée a dû intervenir face à l’escalade des violences liés à ces faits, mais l’administration locale s’est finalement retirée. « Ce sont désormais les coupeurs de route qui dirigent certains sites miniers », dénonce Pierre Hervé, soulignant l’effondrement de l’autorité étatique dans certaines zones. L’entreprise qui a reconnue exploiter le contenu des camions saisis est chinoise, mais elle n’est répertoriée nulle part dans les registres de la SONAMINES ( Société Nationale des Mines), car ne possédant pas de permis d’exploitation, bien que les riverains soient contraints de leur céder des permis artisanaux.
Cette anarchie profite à des réseaux criminels transnationaux. Les terres rares quittent le territoire camerounais dans des «conteneurs scellés, avec la complicité de certains agents douaniers », selon les témoignages recueillis. Ces crimes présentent plusieurs dimensions: environnementales, sociales, politiques, économiques et géostratégiques . Dr. Samuel Nguiffo dénonce : «on ne sait pas exactement où se trouvent les vrais décideurs, ni comment ces minerais parviennent à quitter le territoire camerounais, sans verser les taxes aux frontières » .
Ange ATALA
