Le 12 mars 2026, la salle de conférence du FEICOM à Yaoundé a accueilli un atelier de formation inédit sur le financement des projets climatiques municipaux. Organisé dans le cadre des initiatives BRIDGE et IMPACT-CAM, cette rencontre a réuni des acteurs institutionnels: Organisations de la société civile, les partenaires financiers et personnels municipaux autour d’un enjeu majeur : comment mobiliser des financements privés pour soutenir l’adaptation des villes camerounaises aux changements climatiques?
L’évènement porté par le FEICOM, en collaboration avec ICLEI Afrique et le Cameroon Economic Policy Institute(CEPI), la rencontre visait à renforcer le partenariat entre les Collectivités Territoriales Décentralisées (CTDs), les institutions publiques et les banques commerciales. Le défi est clair : transformer les ambitions climatiques locales en projets bancables, capables d’attirer les capitaux privés.
ICLEI ( Conseil international pour les initiatives écologiques locales (International Council for Local Environmental Initiatives) )est aujourd’hui l’un des principaux réseaux mondiaux de gouvernements locaux et régionaux engagés dans la durabilité. En Afrique, ses réalisations se concentrent sur la résilience climatique, l’adaptation urbaine et le soutien aux municipalités pour transformer leurs ambitions en projets concrets. ICLEI Africa accompagne les villes africaines dans la mise en place de projets pour réduire les risques liés aux inondations, sécheresses et cyclones, en intégrant la gestion des catastrophes dans les politiques locales.
L’institution forme les municipalités à concevoir des projets climatiques bancables, capables d’attirer des financements internationaux et privés. Par son approche inclusive, les projets intègrent les communautés vulnérables pour que la résilience soit partagée. Mais également à travers des partenariats stratégiques, comme c’est le cas de citer sa collaboration avec des bailleurs comme l’IDRC (Canada) et le ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas, ainsi qu’avec des institutions locales comme le FEICOM (Fonds spécial d’équipement et d’intervention intercommunale) au Cameroun.
Le FEICOM affirme sa vision stratégique en matière de finance climatique
Dans son discours, le Directeur Général du FEICOM, M. Philippe Camille Akoa a insisté sur la portée stratégique de cette rencontre :
« Cette rencontre n’est pas juste un exercice académique, mais le prolongement d’une maturation profonde de l’institution. Depuis 2023, le FEICOM s’est engagé dans un processus d’acquisition d’une accréditation au Fonds d’adaptation aux changements climatiques. »
Il a rappelé les efforts déjà réalisés : mise à jour du dispositif institutionnel et juridique, alignement des manuels de gestion sur les standards internationaux, intégration des politiques de genre et de gestion des griefs. Mais il a aussi pointé les obstacles persistants.
Le Directeur Général du FEICOM, a rappelé que l’institution est à 65 % de son processus d’accréditation auprès du Fonds d’adaptation aux changements climatiques des Nations Unies. Mais il a insisté : « cette accréditation n’aura de sens que si les communes disposent de projets bancables. »
Prenant cette préoccupation à cœur, Lucy Lavirotte, Coordonnatrice du projet Bridge a affirmé: « c’est un réel plaisir de travailler avec le FEICOM depuis plus de deux ans. Aujourd’hui, il s’agit d’avoir une plateforme d’échange entre le secteur public et le secteur privé sur les défis de la finance climatique, de la rendre plus ambitieuse, plus structurée, et de l’aligner aux réalités locales.»
Pour M. Maidou Hervé Martial, Sécrétaire éxécutif du REAVCO (Réseau Africain des Villes et Collectivités pour l’Observation du Climat), l’urgence n’est plus à démontrer : « ailleurs dans le monde, le secteur privé intervient à hauteur de 75 % environ dans les ressources des CTDs. En Afrique, c’est 10 %, et au Cameroun seulement 0,12 %.»
Il a ajouté qu’en matière de développement, il existe un gap de 10 à 15 % pour que les CTDs africaines accèdent aux financements climatiques par d’autres ressources que celles de l’État. Le REAVCO accompagne les institutions en les aidant à structurer leurs ressources, identifier et préparer des projets, et mobiliser des fonds en tant qu’intermédiaire entre bailleurs, État et CTDs.
Le Secrétaire Général du MINEPDED (Ministère de l’Environnement, de la Protection de la Nature et du Développement Durable du Cameroun) , Pr. Tchawa, a replacé le débat dans le contexte national :
« Lors des conférences internationales, les pays développés accentuent davantage leur positionnement sur les projets d’atténuation, plutôt que sur les projets d’adaptation. Mais ce qui nous importe en Afrique, ce sont des projets concrets au niveau local. Les inondations, les sécheresses, les mauvaises récoltes et les disettes interpellent directement nos communes. »
Il a souligné que l’Afrique centrale est à la traîne par rapport au Maghreb, à l’Afrique de l’Est et de l’Ouest en matière de finance climatique, et que le Cameroun doit accélérer ses réformes. Toutefois, parmi les avancées, il a cité :
L’obtention de 117 milliards FCFA de financements climatiques.
La création du Comité national de facilitation de l’agenda climatique.
La réforme de la loi sur la protection civile en cas de catastrophe naturelle.
Le relancement du Plan national d’adaptation aux changements climatiques, avec déclinaisons locales.
Pour ce dernier, les projets mentionnés dans notre CDN (Contribution Déterminée Nationale) n’ont de sens que s’ils sont engagés au niveau local. Les maires doivent être interpellés. Cette initiative prouve que les organisateurs de cet atelier ont bien compris les enjeux. Certains intervenants ont insisté sur la nécessité de coordonner les projets régionaux et de donner aux communes un accès direct aux financements.
Les participants à l’atelier du 12 mars 2026, sur la finance climatique des municipalités.
Il est logique de remarquer que les projets doivent être déclenchés au niveau local, avec des indicateurs concrets. Ce ne sont pas des discours, ce sont les chiffres qui déterminent les pratiques à mettre en œuvre localement. L’accès aux données est essentiel, et tout ceci n’est possible que si nous avons un secteur privé qui comprend la nécessité de cet accompagnement. Les banques présentes dans la salle ont été priées d’investir dans le secteur.
Mme Gisèle Tsangue, Maire de la commune de Babadjou dans la région de l’Ouest, a rapporté les faits vécus dans sa localité :« Ce travail est très utile pour nous les CTDs, car c’est nous qui percevons en premier les conséquences des changements climatiques. La commune de Babadjou entendait parler des changements climatiques dans les médias, aujourd’hui nous les vivons, et ça se ressent dans le quotidien de tous les habitants. J’en veux pour preuve les Monts Bamboutos, décapés par l’érosion, alors qu’ils représentent le château d’eau qui arrose la région de l’Ouest, une partie du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Ces Monts n’ont plus de système naturel d’infiltration d’eau, par conséquent les rivières ne sont plus approvisionnées, et il y a un sérieux problème d’irrigation des terres agricoles. Une réelle menace donc pour la sécurité alimentaire de toute une région. ».
L’expertise technique de CEPI à la rescousse
Le Directeur exécutif du Cameroon Economic Policy Institute (CEPI), Henri Kouam, a davantage abordé les aspects techniques de la manœuvre; insistant sur l’importance de la maîtrise des données et des technologies :
« Les CTDs font face aux sécheresses et à bien d’autres conséquences dues aux dérèglements climatiques. Pourtant, ces entités peuvent mesurer ces flux et les modéliser avec des technologies connues, pour leur fournir du financement. Or elles n’ont pas toujours du personnel outillé dans la maîtrise de ces technologies. C’est important de les capaciter avant qu’elles n’aillent au-devant des bailleurs de fonds pour solliciter des investissements. »
Il a ajouté que l’un des défis majeurs reste l’accès aux données fiables :
« Quand les communes vont vers les banques, il est difficile de mesurer l’impact d’un glissement de terrain ou d’une sécheresse juste sur la base d’un constat ponctuel des dégâts matériels. Il faut prouver que ces chiffres intègrent plusieurs autres paramètres. »
Les Maires présents à l’atelier ont compris que les CTDs peuvent mesurer et modéliser les flux climatiques avec des technologies connues, mais ils manquent de personnel qualifié. Il faut donc renforcer les capacités de leur personnel, avant toute sollicitation auprès des bailleurs de fonds . »
Un autre point crucial soulevé dans l’exposé de M. Kouam Henri, est le rôle incontournable des CTDs en tant que représentants du gouvernement local. Pour rendre un projet bancable, il ne suffit pas de décrire les impacts climatiques :
Les CTDs doivent présenter des états financiers validés par un commissaire aux comptes.
Les rapports financiers doivent être structurés, détaillant le rôle des acteurs dans l’exécution des projets.
Pour ce dernier, la transparence est incontournable, car les banques ont un mindset pragmatique : elles financent sur la base de chiffres vérifiables et de preuves de bonne gouvernance.
Un autre point crucial soulevé est la crédibilisation des CTDs auprès des bailleurs
Choisir des entreprises ayant fait leurs preuves dans le secteur concerné renforce la confiance et la capacité de remboursement. Si un projet génère des revenus, cela bénéficie directement à la commune. Mais à défaut, la Loi de finances stipule qu’un minimum de 20 % des recettes doit être utilisé pour payer les dettes; ce qui reste insuffisant pour rassurer une banque.
Les CTDs doivent vérifier leurs recettes fiscales et penser à digitaliser le processus pour plus de transparence. La présentation d’états financiers validés par un commissaire aux comptes et de rapports financiers structurés est indispensable pour convaincre les investisseurs.
Mme Ngane Suzanne.
En 2024, selon OCHA (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs) , le Cameroun a connu des chocs climatiques majeurs : plus de 459 000 personnes affectées par les inondations, 85 000 hectares de terres agricoles détruits et 3,1 millions de personnes en insécurité alimentaire. Dans ce contexte, Mme Ngane Suzanne, Directrice des projets et programmes de partenariat au FEICOM, a dressé un constat alarmant :
« L’année 2024 a été très difficile pour les CTDs en matière de dérèglement climatique. La demande était très forte pour faire face aux conséquences, mais seulement 20 % ont été mis à la disposition des communes, soit un montant global de 6 milliards de FCFA, obtenus grâce au Guichet Climat du FEICOM. »
Elle a illustré cette insuffisance par un exemple concret : certaines communes réclamaient la construction de digues de plusieurs dizaines de kilomètres pour contenir la montée des eaux, mais à peine la moitié de la distance nécessaire a pu être financée.
Les banques interpellées : Access Bank, Afriland First Bank, NFC Bank
Parmi les banques présentes, Access Bank s’est exprimée par la voix de M. Alex Mamba, Relationship Manager, Public Sector :
« Notre banque dédie 1 % de son revenu annuel aux projets de développement local. À l’échelle internationale, cela représente plusieurs millions de dollars. Access Bank est la première banque commerciale en Afrique à investir dans l’économie verte, certifiée par la Sustainability Standards Certification Initiative (SSCI). Nous avons émis le premier green bond pour un montant de 41 milliards de dollars. »
Au Cameroun, Access Bank a soumis deux propositions de financement au CVUC (Communes et Villes Unies du Cameroun) pour soutenir les communes, mais aucun projet n’a été retenu. La banque a également consenti des dons au CVUC, et en 2025, elle a collaboré avec l’ONG Graine de Vie pour un projet de reforestation dans la commune de Banyo (Adamaoua), ainsi que des initiatives de reboisement au Golf Club de Yaoundé.
Elle s’est même rapprochée de la Communauté urbaine de Yaoundé pour proposer des projets de reboisement, mais la requête n’a pas abouti. M. Alex Mamba insiste :
« Nous faisons l’effort de nous rapprocher des communes, en choisissant plusieurs zones agroécologiques. Mais il faut que le financement vert devienne une réalité, au-delà des discussions menées dans le cadre de cet atelier. »
Toutes les interventions convergent donc vers un point : la réussite des financements climatiques municipaux dépend de la bancabilité des projets, de la transparence financière, de la mobilisation du secteur privé et de l’ancrage local des solutions. Ce dont on peut être sûr, c’est que le Cameroun a posé une pierre importante, mais une action coordonnée est requise. Il ne reste plus qu’à bâtir le pont entre les ambitions climatiques et les financements privés ; un pont qui doit désormais reposer sur des chiffres solides, des indicateurs locaux et une gouvernance exemplaire.