Programme Plaine Centrale Agro Parc: les EIES enfreignent 102 articles de conventions internationales et 23 dispositions légales nationales.

  • Le Programme Plaine Centrale Agro Parc est prévu sur une durée d’exécution de plusieurs phases allant jusqu’en 2035, avec une phase pilote de sécurisation et d’aménagement de près de 400 000 hectares. Les Études d’Impacts Environnementaux et Sociaux (EIES) ont été menées par des cabinets agréés, notamment Global Engineering and Environmental Risk Generis Consulting, mandatés par le MINADER (Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural) et le MINDCAF(Ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires Foncières) .
  • Censé transformer l’Adamaoua et le Centre en pôles agricoles modernes, le programme se heurte à une critique sévère. Le rapport de Terre et Développement Durable (TDD), une organisation de la société civile basée à Meiganga, appuyée par le CED (Centre pour l’Environnement et le Développement) et MBOSCUDA (Mbororo Social, Cultural and Development Association) , révèle que les Études d’Impacts Environnementaux et Sociaux (EIES) enfreignent 102 articles de conventions internationales et 23 dispositions légales nationales.


Le Projet Plaine Centrale Agro Parc est un vaste programme d’aménagement agricole qui s’étend le long de l’axe routier Batchenga‑Ntui‑Yoko‑Tibati‑Ngaoundéré. À terme, il doit couvrir près de 1,7 million d’hectares dans les régions de l’Adamaoua et du Centre. Dans la seule région de l’Adamaoua, environ 509 000 hectares ont déjà été sécurisés : près de 189 000 hectares dans l’arrondissement de Tibati et environ 320 000 hectares dans celui de Dir.

Les objectifs affichés par le Programme Plaine Centrale Agro Parc sont nobles : accroître la compétitivité agricole, favoriser l’installation de grands producteurs, développer des filières stratégiques (coton, maïs, riz, palmier à huile, banane plantain), sécuriser le foncier productif et contribuer à l’import‑substitution alimentaire. Le projet s’inscrit dans le Plan National d’Investissement Agricole (PNIA) et dans la politique de croissance et d’emploi (DSCE). Pour cette phase pilote, il est question de la sécurisation et de l’ aménagement de 30 000 hectares dans les départements du Djérèm et du Mbéré, dans la région de l’Adamaoua. Par ailleurs, le projet s’intègre dans la Stratégie Nationale de Développement 2030 (SND30), avec une exécution progressive jusqu’à l’horizon 2035.

Pourtant, le constat sur le terrain est sans appel : moins de 10 % des villages impactés ont été consultés, les femmes et les jeunes sont quasi absents des discussions, et les peuples autochtones Mbororo, pourtant directement concernés, n’ont pas été associés. Les conséquences envisageables sont multiples : restriction des espaces vitaux, destruction des forêts galeries, marginalisation des communautés et montée des conflits agropastoraux. Après plusieurs mois d’investigation, entre le 16 novembre 2025 et le 11 mars 2026, l’équipe de Terre et Développement Durable (TDD) a conduit une mission de terrain dans les arrondissements de Dir et de Tibati dans la région de l’Adamaoua, appuyée par une revue documentaire approfondie.

Leur démarche s’est distinguée par une présence active aux audiences foraines, signe d’une volonté affirmée de proximité avec les communautés locales et autochtones. Le premier draft du rapport de ces descentes a été rendu public le 13 juin 2026. Ce travail a consisté à confronter les Études d’Impacts Environnementaux et Sociaux (EIES) du Programme Plaine Centrale Agro Parc, aux conventions internationales ratifiées par le Cameroun, aux lois nationales en vigueur, mais aussi aux pratiques coutumières comme la Zakat, impôt traditionnel en milieu rural. Aujourd’hui, à travers cet article, TDD vient rendre publiques les conclusions de ce rapport, en donnant la parole à son président, Pierre Hervé Madougou Jagong, qui revient sur les manquements relevés et les implications pour les communautés locales et autochtones.

M. Pierre Hervé Madougou

Tribune Verte Online(TVO) : Votre rapport met en évidence de nombreuses violations. Pouvez‑vous partager des données chiffrées qui illustrent l’ampleur de ces manquements ?

Pierre Hervé Madougou : « Nous avons relevé la non‑prise en compte de 102 articles de conventions internationales et de 23 lois nationales. Ces violations affectent quarante aspects de la vie socioéconomique et environnementale. À Dir, par exemple, la destruction des forêts galeries a entraîné en 2024 la perte de près de 1 000 bœufs, soit plus de 500 millions FCFA de pertes pour les éleveurs. »

TVO : Vous soulignez que moins de 10 % des villages ont été consultés. Comment ce chiffre a‑t‑il été établi ?

Pierre Hervé Madougou : « À Ngatt, seulement 1,3 % de la population a été consultée ; à Mbella Assom, 4,1 % ; à Kandje, 8,4 %. Les femmes représentaient à peine 10 % des participants, et les jeunes étaient absents. Les Mbororo, avec leurs 45 Ardos, n’ont pas été invités. »

TVO : Quels cas représentatifs illustrent les impacts sur les espaces vitaux ?

Pierre Hervé Madougou : « L’implantation d’une agro‑industrie à Dir a provoqué le départ massif des éleveurs, privant les autorités traditionnelles de la Zakat et rendant la disponibilité de la viande bovine aléatoire. À Tibati, un grand éleveur de plus de 2 000 têtes ne sait plus où faire paître son bétail. »

TVO : Vous mentionnez la recrudescence des conflits agropastoraux. Faut‑il un suivi statistique ?

Pierre Hervé Madougou : « Absolument. Les conflits de Ngaoundal en juin 2026 ou ceux entre les cantons de Beka Goto et Mbarnang montrent l’urgence d’un suivi statistique et de mécanismes de réparation rapide. Sans cela, les tensions risquent de dégénérer en conflits intercommunautaires. »

TVO : Votre plaidoyer 60‑35‑5 est une proposition forte. Comment le renforcer ?

Pierre Hervé Madougou : « Nous devons documenter davantage les impacts : inventaires fauniques et floristiques, qualité de l’eau et de l’air, modélisations des changements environnementaux. C’est en donnant une valeur scientifique aux pertes que nous pourrons convaincre les autorités et les investisseurs. »

Le Programme Plaine Centrale Agro Parc apparaît aujourd’hui comme un projet conflictogène, éloigné des engagements du Cameroun en matière de lutte contre les changements climatiques. Le rapport de suivi des consultations et des audiences
foraines d’élaboration et de validation des Etudes d’Impacts Environnementaux et Sociaux du Programme dans les Arrondissements de Dir et de Tibati dans la région de l’Adamaoua; révèle un paradoxe : un projet censé moderniser l’agriculture, mais qui fragilise les communautés locales et menace la paix sociale. Le plaidoyer 60‑35‑5 propose une répartition équitable des terres ainsi qu’il suit : 60 % pour protéger l’environnement, 35 % pour les communautés locales, et 5 % pour les investisseurs. C’est une alternative qui se veut respectueuse de la nature et des populations. Mais pour être crédible et accepté, ce plaidoyer doit s’appuyer sur des chiffres concrets et des témoignages variés, afin que la voix des communautés concernées soit réellement entendue et prise en compte.

Ange ATALA