Face à une convergence de crises :climatiques, environnementales, socio‑économiques et sécuritaires ; les experts réunis à Yaoundé du 22 au 25 juin 2026, autour des questions de gestion des eaux du Bassin du Niger, appellent à des réponses intégrées, locales et transfrontalières. Parmi eux, El Hadj Maman Abolou, responsable du suivi-évaluation au sein du Programme Intégré de Développement et d’Adaptation aux Changements Climatiques dans le Bassin du Niger (PIDACC), Zinsou Didier Sèyivè (Observatoire du Bassin du Niger), Kidane Mariam Jembere (Global Water Partnership) et Dene Salifou (Bassin du Volta détaillent diagnostics, outils et pistes d’action pour préserver une ressource vitale et fragile.
« La résilience aux changements climatiques dans le Bassin du Niger est une question de survie pour les États membres », alerte El Hadj Maman Abolou. Pour lui, la crise de gestion des ressources en eau se traduit par une convergence de crises : environnementale (ensablement, variabilité des débits), socio‑politique (déplacements forcés , tensions foncières) et économique (perte de revenus des agriculteurs et éleveurs). L’ensablement, originaire pour une large part d’activités anthropiques, fragilise durablement les écosystèmes hydriques : « Prévenir l’ensablement vaut mieux que draguer », insiste‑t‑il, rappelant que les alluvions déplacées par le ruissellement reviennent ensuite encombrer les lits des cours d’eau.
Eaux de surface et eaux souterraines : un capital mal exploité

M. Zinsou Didier Sèyivè.
Zinsou Didier Sèyivè, Directeur de l’Observatoire du Bassin du Niger, place l’enjeu dans un cadre continental : «l’Afrique compte plus de 80 bassins fluviaux et 83 systèmes aquifères transfrontaliers ; un potentiel important qu’il faut sécuriser ». Outre le changement climatique, la zone souffre d’aridification, d’instabilité sécuritaire et d’une démographie non maîtrisée. Son approche stratégique s’appuie sur le nexus eau‑énergie‑sécurité alimentaire et sur l’intégration explicite des eaux souterraines dans les programmes de résilience : « Ces nappes, souvent invisibles en saison sèche, pourraient être une ressource rare et précieuse pour l’agriculture en haute saison si elles étaient mieux connues et gérées. »
Outils existants et nécessité d’adaptation locale
Plusieurs outils d’aide à la décision existent, rappelle El Hadj Maman Abolou : PADD, PATGIR, PAP, SRAC, PIC, observation des débits et cartographie des zones à risque. Mais les experts insistent sur la condition : ces outils doivent s’appuyer sur des données locales et des modèles contextuels. « Les scénarios du GIEC sont utiles, mais pas toujours adaptés aux réalités locales », note Maman Abolou, plaidant pour des bulletins saisonniers locaux (isohyètes) à l’instar de ceux produits par l’ONACC au Cameroun , et pour la création d’un observatoire national qui capitalise les expériences du bassin du Niger.
Relier sécurité de l’eau et développement durable

M. Kidane Mariam Jembere.
Kidane Mariam Jembere du Global Water Partnership a recentré le débat sur l’impératif de connecter la sécurité de l’eau à l’ensemble de l’agenda du développement durable. Pour lui, l’eau doit être intégrée au WASH, à l’économie traditionnelle et à l’économie bleue : « Sans eau, plusieurs industries ne fonctionnent pas, les ménages non plus. Par ailleurs, l’eau n’a pas de frontières ; elle est un facteur de coopération ». Elle évoque également la nécessité d’adopter des méthodes éprouvées dans d’autres Bassins (Upper Nile, Limpopo) et d’intégrer la gestion de l’eau dans les Contributions Déterminées au niveau national (CDN).
Données, gouvernance et financement : leviers pour l’intégration

M. Dene Salifou.
Dene Salifou, expert IT en charge de la prévision saisonnière dans le Bassin du Volta, a souligné le rôle des bassins dans l’harmonisation des politiques publiques et le partage des bénéfices écosystémiques. Pour lui, la disponibilité et le partage des données de terrain sont essentiels à la planification des infrastructures et à la gestion transfrontalière des crises : « Avoir les données aide les décideurs et les techniciens à modéliser et à se projeter ». Il préconise aussi des instruments financiers durables ; incluant des redevances en eaux et l’adoption de celles-ci au sein des Lois de finance , afin que: « l’eau puisse financer l’eau ». Dans le bassin de la Volta, une charte de l’eau et une comptabilité de l’eau ont été mises en place et servent d’exemple pratique.
Assurances climatiques, fonds régionaux et innovations agricoles
Parmi les mesures proposées figurent l’intégration des assurances climatiques pour protéger éleveurs et agriculteurs, et la mise en place d’un fonds régional d’adaptation pour faciliter l’accès aux financements. L’agriculture intelligente apporte des preuves d’impact : l’expérience rapportée de Sikasso au Mali, où un système d’irrigation goutte‑à‑goutte alimenté par énergie propre et piloté par des outils numériques/IA, a permis d’économiser 60 millions de francs CFA en un an pour les paysans. Techniques de paillage, réduction de l’évapotranspiration et gestion programmée de l’irrigation sont citées comme leviers concrets.
Pour pérenniser les acquis du PIDACC, El Hadj Maman Abolou propose de recruter un consultant chargé de capitaliser les réalisations et d’élaborer un schéma directeur national de lutte contre l’ensablement pour chaque État membre. L’idée d’un observatoire national et le partage périodique d’informations visent à renforcer l’approche participative et l’adaptation locale des modèles d’aide à la décision.
Malgré ces propositions, plusieurs freins demeurent : dépendance à l’aide extérieure, instabilité des systèmes de gouvernance, fragmentation ministérielle et absence de partage d’expertises. Ces dysfonctionnements contribuent à la stagnation des politiques de l’eau. Les intervenants de la rencontre de Yaoundé s’accordent : sécuriser l’eau dans le Bassin du Niger exige une stratégie multi‑niveaux, intégrant prévention de l’ensablement, valorisation des eaux souterraines, renforcement des systèmes d’alerte, mobilisation de financements durables (assurances climatiques, fonds régionaux) et partage systématique de données. L’approche nexus (eau, énergie, sécurité alimentaire), la capitalisation des expériences et la coopération transfrontalière constituent les piliers d’une feuille de route pour assurer la résilience et le développement durable partagé des États membres du Bassin du Niger .
Cet état des lieux montre que la gestion durable du Bassin du Niger est possible si la coopération, les données locales, les financements durables et l’action préventive sont mis au cœur des politiques publiques.
Ange Atala
