Le rapport canadien du Comité sénatorial permanent des affaires étrangères et du commerce international , publié le 11 décembre 2025, propose un repositionnement du Canada en Afrique.
Il associe action climatique et égalité de genre dans une logique de co‑développement et de gouvernance partagée. Loin des logiques descendantes, il met en avant l’ancrage des politiques dans les dynamiques locales, la reconnaissance des institutions africaines et la valorisation du rôle des femmes dans les secteurs qui portent l’adaptation et la résilience.
Cette analyse interroge la cohérence du texte et les bénéfices que cette intensification de coopération peut apporter aux sociétés africaines comme au Canada.
Le rapport du 11 décembre 2025 comme boussole stratégique
Le Sénat canadien situe l’Afrique dans un moment de bascule historique, marqué par une croissance démographique qui recompose les marchés, par une pression climatique qui fragilise les agricultures familiales et les bassins versants, et par une compétition internationale qui redéfinit la place des partenaires du Nord. Le texte trace un cadre d’action où le Canada doit clarifier ses priorités et ses instruments, en travaillant avec des acteurs africains considérés comme coproducteurs de stratégie. Cette orientation s’inscrit dans une continuité. Depuis 2021, le Canada–African Development Bank Climate Fund finance des projets d’atténuation et d’adaptation climatique en Afrique, avec une exigence d’intégration du genre dans chaque étape.
En parallèle, Ottawa a doublé son engagement climatique mondial à 5,3 milliards CAD pour 2021‑2026, dont une part est dédiée à l’Afrique subsaharienne.
Ces initiatives donnent corps aux ambitions sénatoriales et montrent que le Canada cherche à inscrire son action dans une temporalité longue. Pour l’Afrique, cette intensification de coopération ouvre des perspectives de financements plus stables, d’accès à des technologies propres et de consolidation des institutions locales. Pour le Canada, elle représente une occasion de renforcer son influence internationale, de diversifier ses partenariats économiques et de se donner une image crédible dans les débats climatiques mondiaux.
Genre et climat comme architecture d’action publique
Le rapport croise deux agendas indissociables. Les femmes africaines sont placées au centre des dynamiques d’adaptation, non par effet rhétorique mais parce qu’elles occupent des positions clés dans la gestion des ressources, l’agriculture familiale, les circuits de l’eau et les usages énergétiques. Le texte insiste sur la nécessité de renforcer leurs capacités, de sécuriser leurs droits fonciers et de leur donner accès aux financements et aux technologies, afin qu’elles participent pleinement aux décisions et aux négociations climatiques. Cette approche rejoint des actions déjà engagées.
En mars 2025, le Canada a annoncé 20 projets totalisant 193,45 millions CAD pour renforcer les droits des femmes et des filles, en soutenant des organisations locales et en élargissant leur rôle dans les débats nationaux.
Dans la même lancée, en 2023, était lancé le projet de conservation du bassin du lac Tchad, financé par Affaires Mondiales Canada et mis en œuvre par Alinéa International. Ces projets, entre autres, traduisent une volonté d’ancrer l’égalité de genre dans les politiques de coopération, au‑delà des discours. Sur le plan climatique, l’accent est mis sur les solutions fondées sur la nature, la restauration des écosystèmes, la protection des zones humides, l’agroforesterie et la gestion durable des sols. Ces choix sont pertinents lorsque les échelles d’intervention sont correctement calibrées, que les autorités locales sont associées dès la conception et que les droits fonciers, notamment ceux des femmes, sont traités en amont.
Le rapport propose que l’action canadienne relie ces solutions à des instruments de financement accessibles, afin que les petites organisations et les collectivités puissent en bénéficier sans être écrasées par des procédures complexes. L’évaluation des résultats doit dépasser les indicateurs standardisés pour rendre compte des transformations institutionnelles et des gains de pouvoir des acteurs locaux. Cette exigence rejoint le souci de crédibilité du Canada dans les forums internationaux, où la parole se juge à l’aune des résultats étayés par des preuves publiques.
Enfin, le rapport invite à articuler diplomatie de valeurs et diplomatie d’influence, en construisant des coalitions avec des institutions africaines, des réseaux féminins et des centres de recherche capables de porter une vision et d’imposer des standards de gouvernance et de transparence. Pour les sociétés africaines, cette approche signifie un renforcement de la résilience communautaire et une reconnaissance de leur savoir-faire dans les politiques globales. Pour le Canada, elle offre la possibilité de se distinguer par une diplomatie qui associe justice sociale et transition écologique, et qui lui confère une légitimité accrue dans les négociations internationales.
Les conditions de réussite et les angles morts
L’ambition du rapport exige une discipline de mise en œuvre. La continuité des financements et la prévisibilité des enveloppes sont essentielles pour que les partenaires africains puissent planifier sur plusieurs années. La fragmentation des projets et la variabilité budgétaire fragilisent les gains, en particulier pour les organisations féminines qui ont besoin d’horizons clairs et de soutiens techniques constants. La gouvernance partagée constitue un autre enjeu. Les comités de pilotage doivent inclure des représentants des collectivités, des organisations de femmes et des institutions de recherche, avec une clarté sur les rôles et les responsabilités. La transparence sur les budgets, les critères de sélection et les évaluations intermédiaires crée un climat de confiance et une dynamique de correction en cours de route. Le rapport met en garde contre le risque de technocratie hors sol, qui parle la langue des bailleurs sans maîtriser la grammaire des territoires.
La prise en compte des régimes fonciers et des droits des femmes sur la terre est également cruciale. Les projets climatiques fondés sur la nature ne peuvent réussir si les femmes n’ont pas de droits sécurisés ou des voies d’accès claires aux parcelles et aux décisions sur l’usage des ressources. Le rapport invite à intégrer les réformes locales et les pratiques coutumières dans les dispositifs de projet, avec des mécanismes de médiation et de reconnaissance des droits qui correspondent aux réalités juridiques et sociales du terrain.
La capacité de production de données locales doit être renforcée.
Les universités africaines, les observatoires climatiques et les centres de statistiques doivent être des partenaires structurants. Le rapport propose que les financements incluent une part dédiée aux systèmes d’information, à la formation à la collecte et à l’analyse, et à l’ouverture des données pour les communautés et les décideurs. La qualité de la mesure crée une boucle vertueuse entre preuve et décision et protège les projets contre la dérive narrative.
Enfin, l’arrimage entre diplomatie et économie réelle est indispensable.
La coopération doit articuler les filières où l’Afrique peut gagner en valeur ajoutée tout en renforçant la résilience. L’agrotransformation, la logistique territoriale, les énergies propres pour les entreprises familiales, la maintenance des équipements hydrauliques et la valorisation des écosystèmes sont des espaces où l’emploi féminin peut progresser et où les investissements climatiques produisent des bénéfices mesurables.
Pour l’Afrique, cela signifie des opportunités économiques nouvelles et une meilleure maîtrise de ses ressources. Pour le Canada, cela représente un accès privilégié à des marchés émergents et une consolidation de son image de partenaire fiable.
Pour une diplomatie partagée et crédible
Le rapport du 11 décembre 2025 constitue une tentative sérieuse de redéfinition de la présence canadienne en Afrique. En liant égalité de genre et action climatique, il propose une diplomatie de valeurs qui cherche à conjuguer pertinence locale et crédibilité internationale. L’Afrique y gagne des ressources, des compétences et une reconnaissance accrue de son rôle dans les transitions globales. Le Canada y gagne une légitimité renforcée, une influence diplomatique élargie et des partenariats économiques diversifiés.
Au‑delà des bénéfices immédiats, cette orientation ouvre la voie à une diplomatie qui se nourrit des échanges humains et des savoirs partagés. Elle permet à l’Afrique de consolider ses institutions et de renforcer la voix de ses communautés dans les débats mondiaux, tout en offrant au Canada l’opportunité d’apprendre des pratiques locales d’adaptation et de résilience. Ce dialogue, lorsqu’il est mené avec constance et respect, peut transformer la coopération en un espace de co‑création où se dessinent des solutions innovantes, capables de répondre aux défis climatiques et sociaux de manière durable.
Lien vers le rapport :
https://ow.ly/ea8K50XHpOf
Baltazar ATANGANA/ Expert en genre et développement
