De l’alimentation au matériel médical : comment phtalates et bisphénols nous intoxiquent ?

Yaoundé, Kribi, Douala…la guerre est ouverte contre l’insalubrité, à cause du fait que dans les rues, les marchés, les hôpitaux, les supermarchés, le plastique est omniprésent. Il emballe, conserve, transporte, protège. Mais derrière sa souplesse et sa praticité se cache une menace invisible : les phtalates et bisphénols, deux perturbateurs endocriniens qui migrent dans les aliments, les liquides, et même dans le sang.

Une enquête menée par l’African Environmental Network (AEN) révèle l’ampleur de cette contamination silencieuse. À la faveur d’un atelier de sensibilisation tenu le 17 mars 2026, nous avons receuilli des témoignages, des données scientifiques et des observations de terrain, à la suite d’un rapport produit par AEN en partenariat avec IPEN, qui tente de dévoiler une réalité méconnue : le plastique ne pollue pas seulement l’environnement, il contamine notre organisme.

Les bisphénols et les phtalates sont des perturbateurs endocriniens omniprésents dans notre quotidien : emballages plastiques, cosmétiques, jouets, matériaux de construction et électroménagers. Leur exposition entraîne la présence de nanoparticules chimiques dans l’organisme, capables d’interférer avec le système hormonal. Comme l’a rappelé Cécile Kameni, responsable IPEN pour l’Afrique francophone: « tout le monde est concerné : pas seulement ceux qui manipulent les objets contaminés, mais aussi les consommateurs ordinaires ». IPEN (International Pollutants Elimination Network) est le réseau mondial d’ONG travaillant à éliminer les polluants chimiques dangereux (comme les POPs – Polluants Organiques Persistants). Cette institution présente dans 15 pays, coordonne les activités de 70 ONG, dans un objectif commun : protéger la santé humaine et l’environnement contre les substances toxiques.

Exposition quotidienne dans les usages domestiques et alimentaires

Au Cameroun, l’exposition aux phtalates et bisphénols ne se limite pas aux emballages industriels. Elle est directement liée aux pratiques courantes :

  • Gamelles de nourriture et films alimentaires utilisés pour conserver ou transporter les repas.
  • Eaux minérales en sachet et bouteilles en PET, souvent exposées au soleil.
  • Seaux de peinture réutilisés comme contenants alimentaires dans les ménages.

Vous l’aurez donc compris, les boules de couscous chaud, maïs, arachide, beignets-haricots et bien d’autres aliments servis dans des plastiques à haute température, sont des voies directes de contamination aux phtalates et bisphénols. Ces habitudes, banales en apparence, favorisent la migration des additifs chimiques vers les aliments, surtout lorsqu’ils sont chauds ou acides. Le temps de migration est estimé à 2 heures à une température de 60–70 °C, typique des aliments chauds ou de l’exposition directe au soleil. Or nous savons combien les produits de consommation mettent souvent long dans les rayons, surtout dans les petites échoppes du quartier. Les consommateurs ingèrent ainsi des doses invisibles de perturbateurs endocriniens, qui s’accumulent dans l’organisme et augmentent les risques de cancers, troubles de fertilité et maladies neurologiques.

Tétines pour enfants, contaminées aux phtalates et bisphénols.

Ghislaine Tchokouatou, présidente de l’Association des Femmes pour la Planète Bio (AFEPB), raconte :

« Lors des fêtes, les enfants reçoivent des jouets en plastique, des tétines que les nourrissons sucent à longueur de journée, des ballons… Les parents ignorent que ces objets contiennent des substances qui affectent le développement neurologique. On observe de plus en plus de troubles d’attention (TDA) chez les tout-petits. »

Marc Monkam, responsable régional de Name Recycling, alerte :

« Les préformes PET que nous recevons pour fabriquer les bouteilles sont déjà contaminées. Rien qu’à ce niveau, on devrait exiger que les ingrédients importés soient contrôlés. »

AEN: mène une étude pour voir l’invisible

Face à ce constat, l’African Environmental Network (AEN), sous la coordination de Paul Lodry Dongmo, a lancé une étude dans les supermarchés de Yaoundé et Kribi. Dans l’objectif de dresser un état des lieux de la présence des phtalates et bisphénols dans les produits de consommation courante.

« Ce qu’on ne voit pas est beaucoup plus difficile à combattre. Plus de 16 000 produits chimiques entrent dans la fabrication du plastique, dont certains ne sont pas réglementés, cela représente un risque sanitaire dont il est impératif d’identifier le schéma d’approvisionnement, avant de se retrouver dans le circuit courant menant au consommateur final. »

Extrait du rapport produit par AEN et IPEN.

L’étude s’appuie sur les données de ComTRADE (OMC) pour pallier l’absence de statistiques nationales sur les importations chimiques.

Il y a eu certes un Arrêté conjoint de 2012 qui interdit les sacs plastiques non biodégradables. A cela s’est ajouté un Décret de 2019 qui renforce la réglementation sur les emballages plastiques. Mais ces deux textes présentent une limite majeure : aucun ne mentionne explicitement le bisphénol A ou les phtalates.

D’après de récents rapports produits par IPEN, le Cameroun a importé plus de 265 000 tonnes de polymères d’éthylène et 83 000 tonnes de PVC sur la décennie, contre quelques milliers de tonnes exportées. Les exportations limitées concernent surtout des déchets plastiques collectés et semi‑transformés, avec peu de valeur ajoutée. Mais comme dans plusieurs autres secteurs, l’absence de données statistiques nationales précises , oblige les chercheurs à se référer à des bases internationales comme ComTRADE (OMC).

Même si les volumes exportés sont faibles, les importations massives introduisent des additifs chimiques (phtalates, bisphénols) qui contaminent les produits locaux (Source IPEN).

Les exportations de produits plastiques du Cameroun restent faibles et irrégulières : sur les cinq dernières années (2019‑2024), le pays a surtout importé des polymères et des préformes PET, tandis que ses exportations se limitent à des volumes modestes de déchets plastiques et de produits semi‑transformés. Les données disponibles montrent une dépendance forte aux importations, ce qui complique le contrôle des additifs chimiques comme les phtalates et bisphénols.

Les projets comme R‑PET (Sources du Pays/Ecogreen) contribuent à la diminution de la présence de plastiques usagers dans les drains et cours d’eau, mais leur impact reste limité. Le rapport complet de l’étude menée par AEN paraîtra dans les prochains jours pour éclairer les décideurs et mobiliser les citoyens. Car sans données consolidées, il est difficile de mesurer la contamination chimique (phtalates, bisphénols) dans les flux commerciaux.

Les effets de l’exposition aux bisphénols et phtalates sur la santé sont bien documentés : de la multiplication des cancers hormonodépendants, aux problèmes de fertilité chez les deux sexes, sans oublier les troubles du comportement et maladies neurologiques, ainsi que les altérations du développement embryonnaire et fœtal. Ces substances sont cancérogènes, mutagènes et létales (CML). Pourtant, elles ne sont pas mentionnées dans les lois camerounaises sur les plastiques. Pour mener un plaidoyer fort, il est impératif de mener une étude portant sur les risques sanitaires que l’on peut déja imputer à la contamination aux bisphénols et phtalates.

L’étude de l’AEN vise à établir une collaboration interinstitutionnelle entre le MINSANTÉ, le MINEPDED, le MINCOMMERCE, le MINRESI et le MINCOM. Objectif : prendre des mesures incitatives pour sensibiliser la population et encadrer les produits à risque.

Propositions concrètes en plus de la mise en place d’un système de contrôle douanier aux frontières, s’agissant des produits chimiques importés :

  • Normes de concentration pour les contenants alimentaires, cosmétiques, peintures
  • Mention des seuils de tolérance sur les emballages et jouets
  • Mesure de la concentration réelle dans l’organisme
  • Stratégie de communication nationale sur les risques liés aux plastiques
  • Mobilisation de la communauté scientifique pour produire des données locales

Alternatives aux emballages plastiques, en matière biodégradable.

Une autre recommandation formulée était à l’endroit de l’ANOR (Agence des Normes et de la Qualité); l’organisme public camerounais chargé de l’élaboration, de l’homologation et de la promotion des normes, ainsi que de la certification et de l’évaluation de la conformité des produits et services. L’ANOR doit réajuster ses normes pour intégrer les nouveaux seuils de tolérance, les nouveaux produits et les nouveaux partenaires commerciaux.

Le recyclage est utile certes, mais il ne nettoie pas les nanoparticules déjà présents dans nos organismes. Il est temps de passer d’une gestion visible des déchets à une lutte invisible contre la contamination chimique.

Ange ATALA