Lolabé 3, juillet 2025 — Gabriel Mamia vient juste de rentrer de ses travaux champêtres, sous un ciel lourd et moite, le bruit des grues géantes du Port Autonome de Kribi s’élève au loin, emportant avec lui les promesses adressées, pour la relocalisation descente des peuples autochtones Bagyeli dont il fait partie. En compagnie de Marlène Djoumessi Epse Fongwan, Responsable Éducation Environnementale et Action Communautaire à Tube Awu, nous les avons rencontré.
Conteneurs, camions, pipelines : tout ici respire la modernité. Mais à quelques kilomètres de là, dans les forêts de Lolabe 3, le village au sein duquel le Port en eaux profondes de Kribi est installé, sonne la tristesse. Ici, les voix des oubliés résonnent dans le silence des mangroves mutilées. Lancé en 2011, le projet de construction du Port Autonome de Kribi (PAK) est présenté comme le fleuron de l’ambition camerounaise. Objectif : faire de Kribi un hub maritime régional, capable d’accueillir les plus grands navires du monde. Pari réussi le 8 mai 2025 lorsque le navire porte-conteneurs baptisé MSC Turkiye accoste sur le terminal N°2 au port de Kribi; dont le tirant d’eaux est de 16 m de profondeur. Une opération qui est appelée à se multiplier avec ses autres terminaux à conteneurs, sa zone industrialo-portuaire et ses infrastructures connexes, le projet promet des milliers d’emplois et une croissance accélérée. Par ailleurs, le bilan financier est tout aussi élogieux, comme en témoigne les recettes douanières du Port Autonome de Kribi (PAK) entre 2018 et 2025 : 2018 (2 milliards FCFA), 2021 (163 milliards FCFA), 2024 (300 milliards FCFA), et le cumul total 2018–2025 estimé à 1200 milliards FCFA.
Mais derrière les chiffres et les discours officiels, une réalité toute autre .
Bordant l’Océan Atlantique, le Complexe industrialo – portuaire de Kribi est situé à 35 km au Sud de la cité balnéaire sur la côte camerounaise. Le site du projet est à Mboro dans l’arrondissement de Kribi 1, département de l’Océan (Région du Sud). Le projet couvre une zone qui s’étend de Bongahélè à Lolabé (3°40’- 3°50’N & 9°51-9°56 E). La localité de Lolabé fait partie de l’arrondissement de Kribi I sur la route nationale n°7 desservant Campo, vers la frontière avec la Guinée Equatoriale (Ntyam, 2023). Elle est subdivisée en trois villages : Lolabé 1, Lolabé 2 et Lolabé 3 . Déjà connu par la célèbre autoroute qui porte son nom (autoroute Kribi – Lolabé) et voisinant le PAK (Mboro ou Mbodé), Lolabé 3, aura le privilège dans un futur proche, d’accueillir un port minéralier tout comme d’un appointement pour l’exportation du minerai de fer de Mbalam, d’une usine d’enrichissement de minerai, d’une aire de stockage et d’une base ferroviaire.
Forage à l’abandon, Lolabe 3.
“On nous a promis une meilleure vie, mais pour nous, ce projet nous a fait disparaitre de nos propres terres, de notre histoire, et les souvenirs de la présence de nos ancêtres,” confie au loin le père de Gabriel Mamia, qui nous épiait à distance. Ancien chasseur, il n’a pas souhaité se joindre à notre discussion, encore moins donner plus de détails sur les conditions de vie qui leur sont désormais imposées à Lolabé 3. A travers un rapide tour d’horizon, les preuves s’imposent à nous, soudain une présence, se joint à nous une jeune fille , nous l’appellerons Cécile, elle a un regard hagard, et des signes de carences alimentaires se dessinent clairement à son pas brinquebalant, preuve d’une motricité non dirigée.
Les clairières qui grouillaient de biodiversité sont désormais occupées par des entrepôts
Les travaux du port ont nécessité le défrichement de plus de 2 500 hectares de forêt. Mangroves, zones humides, corridors écologiques : tout a été détruit au nom du progrès. Les ONG environnementales alertent sur la disparition de plusieurs espèces endémiques, dont la tortue luth , que les bénévoles de l’association Tube Awu n’ont pas aperçu, pendant la saison de migration saisonnière qui va d’octobre 2024 à avril 2025. Avec pour conséquence directe, la présence des méduses ( principale source d’alimentation des tortues luth) , sur les plages bondées de tout le littoral, un risque environnemental et sanitaire , quand on connaît le caractère venimeux de ces dernières, pour la zone urbaine de Kribi.
Banc de méduses mêlées aux déchets plastiques en zone urbaine, plage de Ngoye, à Kribi.
“Le dragage réalisé à 16mètres de profondeur, a modifié les courants marins. Les dépôts sédimentaires qui constituaient le phytoplancton du plancher océanique ont été déplacés en haute mer, entrainant la modifications des biotopes, et donc la disparition des habitats naturels et sites de reproduction de plusieurs espèces. Sur le littoral, les plages reculent, les poissons fuient. Même les dauphins qu’on voyait près de la côte ont disparu,” explique Dr. Jules Romain Ngeguim, Directeur de l’Institut de Recherche Agricole pour le Développement (IRAD ) de Kribi .
Le Parc National Marin de Manyangue na Elombo-Campo, pourtant classé zone protégée, se retrouve encerclé par les infrastructures. Les pêcheurs artisanaux dénoncent une baisse drastique de leurs prises et l’impossibilité d’accéder à certaines zones de pêche. Les Bagyeli ont vu leurs terres ancestrales morcelées, expropriées ou polluées. Les compensations proposées ? Des maisons en bois certes, la gratuité des frais de scolarité au cycle primaire, et soins de santé; mais sans accès à une eau potable, à l’électricité, ni à la chasse, et encore moins aux plantes médicinales.
« Notre maison c’est la forêt »
“Ils nous ont donné des maisons, mais pas de forêt, pourtant notre maison c’est la forêt,” lâche amèrement Bibouri Albert (voir 1er plan, image de titre), jeune issu de la communauté Bagyeli de Lolabé. Sa principale source de revenus est un job à temps partiel dans le parc de Campo-Ma’an, où il travaille dans le cadre de la formation des moniteurs, au processus d’habituation des gorilles . Malgré cette source de revenus, sa vie au village n’est pas commode, il nous a conduit au seul point d’eau destiné à la consommation, le forage construit et mis à leur disposition étant non fonctionnel, faute d’entretien depuis bientôt 2ans.
Point d’eau infesté de têtards, destiné à la consommation.
il y’a bien une école construite dans le village, elle se trouve à 1km des habitations, mais seulement, l’ensemble des classes sont dirigées par l’unique enseignant qui a accepté de rester. L’école la plus proche , avec un cycle complet et davantage d’enseignants se trouve à 7km, et l’hôpital le plus proche se trouve à Ebonè, à 10km du village. Malgré une volonté d’accompagner les efforts d’adaptation de ces populations à une nouvelle forme de vie, la perte des valeurs issues des cultures ancestrales a dénaturé les rapports que la communauté Bagyeli entretient avec la nature. Et c’est triste de constater qu’aucun habitat issu du mode de vie traditionnel n’est aperçu dans les environs, des pratiques qui pourtant contribuent à la préservation de l’environnement.
Une étude des impacts environnementaux constate la marginalisation des Bagyeli, un défi de justice environnementale
Nous nous sommes posés la question de savoir si les consultations publiques, censées intégrer les communautés, ont été faites superficiellement pour découler à de pareils constats. De source bien introduite, nous avons eu accès à une étude publiée en septembre 2024, intitulée : » Construction du Port Autonome de Kribi et des infrastructures connexes :impacts environnementaux, marginalisation des pygmées et défis de justice environnementale », travail mené par Marie Susanne Atouba Mvogo et Mesmin Tchindjang, de l’Université de Yaoundé 1. Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines (FALSH). Département de Géographie.
Page 9 de l’étude citée.
Les rapports d’impact environnemental ont été rédigés sans réelle participation des populations locales. La construction du Complexe Industrialo-Portuaire de Kribi (CIPK) suivi de celle de l’autoroute Kribi – Lolabé a pour objectif de promouvoir le développement économique du Cameroun et de la sous-région dont il constitue la locomotive. Ces infrastructures, en créant les emplois, contribuent à la lutte contre la pauvreté tout comme à l’accroissement des échanges extérieurs (Amougou & Bobo, 2018). Une telle dynamique a entrainé non seulement d’importants mouvements migratoires, mais aussi, la destruction des écosystèmes tout en déstabilisant les équilibres naturels et générant des risques divers. En dehors des impacts environnementaux, les impacts sociaux de premier plan découlant généralement de ce type de projets sont : les déplacements des populations, la destruction de leur milieu de vie et des atteintes à la qualité de vie.
Les résultats ont montré que l’implémentation du projet du Complexe industrialo -portuaire de Kribi a contribué au désenclavement de la zone et a joué un rôle majeur dans la desserte des grandes métropoles du Cameroun et au-delà, de la zone CEMAC. Toutefois, la biodiversité et les écosystèmes, l’économie locale, les us et coutumes, de même que la qualité de vie des populations locales pendant et après son implémentation sont sérieusement impactés, notamment les pygmées. En effet, les participations publiques jugées primordiales pour toutes les parties prenantes n’ont pas préalablement été respectées dans ce processus de réinstallation involontaire des pygmées, traduisant ainsi une situation d’injustice spatiale, environnementale et sociale.