ONU – Conférence de l’eau 2026 : à Dakar, les plus vulnérables peinent à se faire entendre

DAKAR, 27 janvier 2026 – Reportage spécial — La salle du Centre International de Conférences Abdou Diouf de Diamniadio affichait une cartographie familière du pouvoir : rangées de délégués gouvernementaux, représentants des grandes institutions financières internationales, diplomates des pays co-organisateurs. Dans les coulisses et aux tables rondes parallèles, une réalité moins reluisante se dessinait : jeunes militants, organisations de la société civile du Sud global et représentants des communautés autochtones se trouvaient une fois de plus aux marges d’un processus dont l’issue les concernera pourtant en premier lieu.

Les 26 et 27 janvier 2026, la réunion préparatoire de haut niveau pour la Conférence des Nations Unies sur l’eau de 2026 — la première depuis 46 ans — réunissait à Diamniadio, près de Dakar, des gouvernements, agences onusiennes, institutions financières et représentants de la société civile. Organisée conjointement par le Sénégal et les Émirats Arabes Unis, la rencontre devait poser les jalons d’une « Feuille de route de Dakar aux EAU » et définir les contours de six dialogues interactifs thématiques pour la Conférence finale prévue en décembre 2026 à Abou Dhabi.

Les objectifs de la réunion étaient de soutenir une préparation efficace de la Conférence, d’évaluer les progrès et les lacunes dans la mise en œuvre de l’ODD 6, et d’explorer des pistes pour accélérer collectivement la réalisation des objectifs liés à l’eau. Ambitieux sur le papier. Inégalitaire dans les faits.

Une inclusion proclamée, une réalité plus nuancée

La veille de la réunion officielle, le 25 janvier, une journée dédiée aux parties prenantes avait été convoquée par ONU DESA, en partenariat avec le Réseau africain de la société civile pour l’eau et l’assainissement (ANEW) et le German WASH Network. Elle offrait une plateforme aux représentants de la société civile, des ONG, des peuples autochtones, des groupes de femmes et de jeunes, des personnes en situation de handicap, du secteur académique et du secteur privé.

Mais cette concession d’une journée préliminaire suffit-elle à compenser l’asymétrie structurelle qui caractérise ces espaces ? Pour de nombreux acteurs de la société civile africaine et des organisations de jeunesse du continent, la réponse est clairement négative.

Abdoul Aziz Faye, coordinateur de la Plateforme des Organisations de la Société Civile pour l’Eau et l’Assainissement au Sénégal (POSCEAS), avait exprimé ses espoirs quelques jours avant l’ouverture : selon lui, les parties prenantes étaient « encouragées à contribuer activement tout au long des sessions, afin que différentes perspectives soient entendues et prises en compte lors des délibérations ». Mais l’encouragement ne vaut pas l’équipement. Entre l’invitation formelle et la participation réelle, un gouffre persiste — et ce gouffre a un nom : l’argent.

Aucun cadre d’expression pour les jeunes : un angle mort révélateur

Au-delà de la question financière, un constat frappe par son évidence : les organisateurs n’ont prévu aucun cadre spécifique d’expression pour les jeunes au sein du programme officiel des deux journées. Ni segment dédié, ni espace de prise de parole structuré, ni mécanisme formel permettant aux représentants des nouvelles générations de porter leurs propositions directement devant les décideurs. La jeunesse, pourtant première concernée par l’état des ressources en eau dans les décennies à venir, a été renvoyée à une position d’observatrice dans sa propre maison.

C’est cette réalité qu’est venu dénoncer avec force Djibril Niang, Directeur exécutif de JVE Sénégal (Jeunes Volontaires pour l’Environnement), l’une des rares voix juvéniles à avoir pu se faire entendre dans les couloirs de Diamniadio. « Nous avons assisté à une conférence sur l’eau et l’avenir de la planète, organisée sans que les jeunes aient une seule tribune officielle pour s’exprimer. Ce n’est pas de l’inclusion, c’est de la figuration. Les jeunes ont été invités à être présents, mais pas à être entendus. Comment peut-on prétendre construire une feuille de route pour 2026 et au-delà sans écouter ceux qui hériteront des conséquences de ces décisions ? » a-t-il déclaré, visiblement amer.

Djibril Niang va plus loin et pointe une contradiction fondamentale : « Les discours d’ouverture appellent à la diversité des voix, à l’implication de la jeunesse, aux savoirs locaux. Mais dans le programme, rien. Pas un panel, pas un segment de dialogue réservé aux jeunes. C’est une exclusion méthodique habillée en invitation. »

Diamniadio : quand la géographie aggrave l’exclusion

À ces obstacles institutionnels et financiers s’en ajoute un autre, plus concret encore : la géographie. Diamniadio, ville nouvelle construite à une trentaine de kilomètres du centre de Dakar, est certes le symbole d’un Sénégal moderne en construction. Mais pour un jeune militant sans véhicule personnel et aux ressources limitées, elle représente une distance supplémentaire, un coût de transport supplémentaire, une logistique supplémentaire. Dans un pays où la mobilité urbaine reste un défi quotidien pour des millions de personnes, choisir un site aussi périphérique pour accueillir un événement se voulant « inclusif » ne peut que susciter des interrogations.

Seule une poignée de jeunes a finalement pu effectuer le déplacement jusqu’au Centre International de Conférences Abdou Diouf : quelques étudiants issus des universités sénégalaises, mobilisés par leurs institutions, et des militants de JVE Sénégal, qui ont pu compter sur l’appui logistique de leur organisation pour rallier Diamniadio. Une présence symbolique, certes courageuse, mais dramatiquement insuffisante au regard de l’enjeu. « Nous étions peut-être une dizaine de jeunes dans une salle de plusieurs centaines de personnes. Cherchez l’erreur », résume avec ironie Djibril Niang.

Le mur de l’argent

Pour une jeune militante de Yaoundé, Nairobi ou Conakry, participer à une conférence internationale implique des frais de déplacement, d’hébergement, de visa, et des journées arrachées à une activité professionnelle souvent précaire. Lors d’événements similaires, les organisations ou délégués sont généralement invités à couvrir eux-mêmes leurs frais de participation, avec seulement un nombre limité de bourses disponibles pour les participants des régions sous-représentées et des organisations aux ressources limitées. Une réalité qui exclut de facto une grande partie des acteurs de terrain du continent africain.

Les organisations de la société civile africaines sont confrontées à un financement insuffisant et, souvent, à des gouvernements qui leur sont hostiles. Cette double contrainte réduit dramatiquement leur capacité à se déployer sur les scènes internationales où se décident pourtant les cadres normatifs qui structureront leur quotidien pour des décennies.

Marie Bouyssé, chargée de plaidoyer à la Coalition Eau — un collectif d’une trentaine d’ONG françaises — a qualifié la réunion de Dakar d’« opportunité stratégique pour structurer des objectifs politiques et financiers ambitieux » et pour assurer le suivi des engagements pris lors de la Conférence de 2023. Elle a également exhorté les décideurs à « reconnaître politiquement et institutionnellement la crise de l’eau » et à ancrer les discussions à venir dans une approche fondée sur les droits humains, appelant gouvernements et bailleurs à considérer l’accès à l’eau potable et à l’assainissement comme un droit fondamental. Mais une telle reconnaissance restera creuse si les communautés directement touchées ne disposent pas des moyens de se faire entendre.

Le silence structurel des jeunes africains

L’Afrique est le continent le plus jeune de la planète. Selon les projections démographiques actuelles, les moins de 25 ans y représentent plus de la moitié de la population. Pourtant, leur voix dans les processus de décision internationaux — et même nationaux — reste désespérément marginale.

Les obstacles sont à la fois économiques, culturels et institutionnels. La tradition gérontocratique africaine limite l’accès des jeunes aux postes de leadership, souvent réservés aux aînés. Cette exclusion crée un fossé en matière de formation et de transmission du savoir dans le domaine du leadership, marginalisant les jeunes des discussions sur le développement socio-économique et les cantonnant au rôle de « leaders du futur », sans réelle participation au présent.

À cela s’ajoute le cercle vicieux de la précarité : le chômage entrave les opportunités de croissance et de développement, rendant difficile l’accès aux ressources économiques et à la formation professionnelle nécessaires pour acquérir de l’expérience et des compétences en leadership. Ces facteurs alimentent un cercle vicieux, empêchant les jeunes d’accéder aux rôles de responsabilité et les excluant progressivement des processus décisionnels.

Sur le plan politique, si les jeunes ont l’impression que les processus politiques formels ne sont pas accessibles et/ou intéressants pour eux, cela peut marquer leur conduite pour leur vie entière, avec potentiellement des conséquences négatives de longue durée. Une observation qui prend une résonance particulière dans le contexte des négociations sur l’eau et le climat, où les décisions prises aujourd’hui engagent les générations futures sur des décennies.

Les dirigeants africains ont adopté en 2006 la Charte africaine de la jeunesse, qui vise notamment à inciter les jeunes à participer aux débats politiques et à la prise de décisions. Mais les jeunes d’Afrique ne se contentent plus de ces belles paroles. Ils veulent désormais un véritable dialogue avec l’élite politique. L’écart entre les textes et la pratique demeure vertigineux.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que 60 % des jeunes déclarent avoir subi dans leur communauté des événements liés à la crise de l’eau induits par le changement climatique — ce qui fait des jeunes non pas des observateurs extérieurs, mais des témoins directs et des victimes premières d’une crise que les adultes négocient sans eux.

Ce que Dakar a décidé — et ce qu’il reste à faire

La réunion de Diamniadio n’a pas été sans résultats. Il était attendu que la réunion débouche sur une vision partagée comprenant un énoncé de vision avec des objectifs communs, une feuille de route et un processus de collecte d’inputs. Elle devait également apporter de la clarté sur la manière dont le processus multipartite — impliquant États membres et acteurs non étatiques — serait structuré et planifié, affiner les objectifs pour chacun des six dialogues interactifs, et promouvoir des actions transformatrices, des initiatives et des partenariats pour accélérer la mise en œuvre de l’ODD 6.

Le document de résultat principal est un résumé des actes de la réunion préparé par les co-hôtes — le Sénégal et les EAU — qui inclut la « Feuille de route de Dakar aux EAU ». Cette feuille de route doit alimenter les préparatifs de la Conférence finale, contribuer à l’examen approfondi de l’ODD 6 lors du Forum politique de haut niveau de juillet 2026 à New York, et nourrir d’autres processus intermédiaires, dont la 4ème Conférence de Douchanbé sur la Décennie de l’eau.

L’une des questions centrales ayant traversé les échanges était celle du financement. La Banque mondiale a notamment mis en lumière un déficit de financement colossal — estimé à environ 1 000 milliards de dollars — qui continue de faire obstacle à l’accès universel à l’eau.

Mais ce déficit de financement pour les infrastructures hydriques ne doit pas éclipser un autre déficit, moins chiffré mais tout aussi fondamental : celui du financement de la participation citoyenne elle-même. Car des solutions durables à la crise de l’eau ne sont pas possibles sans une gouvernance inclusive et fondée sur les droits. Et une gouvernance inclusive ne peut exister si les voix des communautés concernées sont absentes des salles de négociation, faute de ressources.

L’urgence d’une stratégie de participation des plus vulnérables

La route qui mène des résolutions de Dakar à une Conférence onusienne réellement transformatrice passe nécessairement par une rupture avec les logiques d’exclusion héritées. Plusieurs chantiers s’imposent avec urgence.

D’abord, la création de fonds dédiés à la participation des acteurs de la société civile du Sud, des organisations de jeunesse et des représentants des communautés autochtones et rurales — intégrés dès la conception des processus préparatoires, et non ajoutés en dernière minute. Ensuite, la révision en profondeur des procédures d’accréditation, souvent opaques et bureaucratiques, qui éliminent de facto les organisations locales non affiliées aux réseaux onusiens établis. De même, le choix des lieux doit être pensé en termes d’accessibilité réelle pour tous les acteurs concernés et pas seulement en termes de prestige ou de capacité d’accueil. Enfin, l’instauration de mécanismes contraignants — et non simplement incitatifs — garantissant une représentation minimale des jeunes, des femmes et des communautés rurales au sein des délégations nationales officielles, ainsi que des espaces de prise de parole formels et garantis dans le programme des réunions.

Djibril Niang, lui, formule une exigence simple et non négociable : « Nous ne demandons pas à être invités à côté. Nous demandons à être à la table. Avec du temps de parole, des documents en main, une vraie capacité d’influence sur les conclusions. C’est cela, la participation. Tout le reste est du décor. »

Le Secrétaire général de la Conférence, M. Li Junhua, a lui-même souligné l’importance d’un processus préparatoire inclusif et dynamique qui dépasse les approches traditionnelles pour faire face à la complexité des défis liés à l’eau, insistant sur le fait qu’une diversité de voix est nécessaire — gouvernements de toutes les régions, experts de tous les secteurs, jeunes et communautés autochtones porteurs de savoirs traditionnels inestimables. Des mots justes. Mais des mots qui exigent, pour se concrétiser, des ressources à la hauteur de l’ambition qu’ils expriment — et une volonté politique que Diamniadio n’a pas encore pleinement démontrée.

Les prochains mois, d’ici à décembre 2026 et la Conférence finale aux Émirats arabes unis, représentent une fenêtre décisive. Les gouvernements, l’ONU et les bailleurs de fonds ont la responsabilité — et la capacité — de faire en sorte que la Conférence de 2026 ne soit pas une nouvelle réunion de spécialistes parlant au nom des vulnérables, mais un espace où les vulnérables parlent eux-mêmes. Cela commence par garantir à chaque jeune qui a quelque chose à dire les moyens d’aller le dire là où ça compte.

Car une politique de l’eau qui ne part pas de ceux qui en manquent n’ira nulle part.

Puissance Koloko