Road to Redress à Diamniadio : JVE Cameroun et JVE Sénégal, outillent la jeunesse aux recours indépendants

DIAMNIADIO, 27 janvier 2026 – Reportage spécial — Pendant que les délégués gouvernementaux débattaient dans les grandes salles climatisées du Centre International de Conférences Abdou Diouf, une autre conférence se tenait dans les marges — celle de ceux qui refusent d’attendre que le monde décide sans eux. En marge de la réunion préparatoire de haut niveau pour la Conférence des Nations Unies sur l’eau 2026, Jeunes Volontaires pour l’Environnement Cameroun (JVE Cameroun) et Jeunes Volontaires pour l’Environnement Sénégal (JVE Sénégal) co-organisaient une activité de sensibilisation pas comme les autres, une session de jeu pédagogique autour de Road to Redress, le jeu conçu par le Mécanisme de Recours Indépendant (MRI) du Fonds Vert pour le Climat, pour démystifier les voies de recours climatique auprès des communautés et des jeunes militants.

Dans un contexte où la jeunesse africaine a été quasi absente du programme officiel de la réunion préparatoire, l’initiative prend une résonance particulière. Elle dit, avec la force du concret, ce que les grandes déclarations peinent encore à incarner : l’éducation à la redevabilité climatique est une urgence, et elle ne peut attendre les prochaines conférences.

Un jeu, mais un jeu sérieux

Pour certains plaignants potentiels, l’idée de déposer une plainte auprès d’un mécanisme de redevabilité peut sembler déroutante et fastidieuse. Quel est le processus ? Combien de temps cela prendra-t-il ? Quelles situations peuvent survenir ? Si le processus peut sembler une seconde nature pour ceux qui travaillent dans le domaine de la résolution des griefs et de la redevabilité, pour de nombreux individus et organisations de la société civile, le sentiment de méconnaître le processus peut à lui seul décourager le dépôt d’une plainte.

C’est précisément ce constat qui a présidé à la création de Road to Redress. Les joueurs se déplacent sur le plateau et rencontrent différents scénarios hypothétiques pouvant survenir au cours des quatre étapes d’une plainte : l’éligibilité, la résolution de problèmes, l’examen de conformité, et le recours et suivi. Un dispositif ludique, mais rigoureusement ancré dans la réalité procédurale du MRI du Fonds Vert pour le Climat — le mécanisme qui traite les plaintes des personnes qui estiment être négativement affectées par des projets ou programmes financés par le FVC, et qui accepte également des demandes de réexamen des propositions de financement refusées par le Conseil du FVC.

La session a réuni une vingtaine de jeunes militants, étudiants et représentants d’organisations de la société civile d’Afrique subsaharienne. Cartes en main, smartphones posés, ils se sont penchés sur le plateau de jeu avec une concentration qui disait tout de l’appétit de cette génération pour des outils qui lui parlent vraiment. En quelques heures, à travers les scénarios simulés du jeu, ils ont appréhendé les conditions de recevabilité d’une plainte, les droits des communautés affectées, la logique de l’instruction d’un dossier et les possibilités de réparation — une formation que des mois de lecture de documents techniques n’auraient pas rendue aussi immédiatement accessible.

« Faire passer le message au plus grand nombre » : la philosophie de Blondel Silenou

C’est Blondel Silenou, Secrétaire Général de JVE Cameroun et formateur principal de la session, qui a conduit les participants à travers les méandres pédagogiques du jeu avec une maîtrise forgée par des années d’engagement sur le terrain de la gouvernance climatique et de la justice environnementale en Afrique francophone.

Pour lui, le recours à Road to Redress dans ce contexte précis n’est pas un simple choix méthodologique — c’est un acte politique. « Cette approche s’inscrit dans une démarche stratégique visant à inclure toutes les parties prenantes et à faire passer le message au plus grand nombre. Nous ne pouvons plus nous contenter de former des spécialistes qui parleront à d’autres spécialistes dans des salles fermées. La redevabilité climatique doit devenir une culture populaire, accessible à un jeune de Maroua comme à un étudiant de Dakar, à une femme agricultrice du Sahel comme à un activiste urbain de Douala. Le jeu est précisément cet outil de démocratisation du savoir que nous cherchions », a-t-il déclaré à l’issue de la session, entouré de participants encore animés par les débats générés autour du plateau.

Blondel Silenou va plus loin dans sa réflexion : « Le MRI du FVC est un droit. Ce n’est pas un privilège réservé aux organisations bien dotées qui peuvent se payer des juristes. C’est un droit ouvert à toute communauté, à tout individu affecté par un projet climatique mal conduit. Mais un droit dont on ne connaît pas l’existence est un droit mort. Notre responsabilité, en tant qu’organisation de la société civile, est de le faire vivre, de le rendre tangible, de le mettre entre les mains de ceux qui en ont le plus besoin. »

Cette vision — ancrer la redevabilité climatique dans les pratiques quotidiennes des acteurs de base plutôt que de la cantonner aux cercles d’experts — constitue le fil directeur de l’engagement de JVE Cameroun sur les questions de MRI depuis plusieurs années. Elle se déploie ici, à Diamniadio, avec une acuité renforcée par le contraste entre le programme officiel — d’où les jeunes étaient pratiquement absents — et cette session parallèle, vivante, interactive, où une poignée de militants découvraient qu’ils avaient des droits et les moyens de les exercer.

JVE Cameroun et JVE Sénégal : une alliance pédagogique et politique

Le choix de déployer cet outil en marge de la Conférence de l’eau de l’ONU illustre la conviction partagée par les deux organisations que les grands rendez-vous internationaux ne doivent pas seulement être des espaces de négociation entre États, mais aussi des occasions de renforcer les capacités des acteurs de base qui, sur le terrain, vivent au quotidien les conséquences des décisions prises dans ces salles.

JVE Cameroun, basé à Yaoundé, dispose d’une expérience documentée dans l’accompagnement des communautés et des organisations de jeunesse sur les mécanismes de financement climatique et de redevabilité. Bénéficiaire du programme de plaidoyer civil de la société civile du FVC, l’organisation a fait du renforcement des capacités des jeunes et des osc africains sur le MRI une priorité stratégique — notamment dans les pays francophones où la méconnaissance de ces outils reste la plus prononcée.

Djibril Niang, Directeur exécutif de JVE Sénégal, co-facilitateur de l’activité, a quant à lui insisté sur la dimension politique de l’initiative : « Nous ne sommes pas ici pour faire de la formation pour la formation. Nous sommes ici parce que les communautés africaines — rurales, autochtones, vulnérables — sont les premières victimes du changement climatique et les premières ignorées des mécanismes censés les protéger. Road to Redress leur donne les clés d’une porte qu’on leur a toujours dit qu’elles ne pourraient pas ouvrir. Notre rôle est de leur montrer que si. »

Eau, climat et recours : des liens que Dakar n’a pas suffisamment tissés

L’articulation entre la crise de l’eau et les mécanismes de redevabilité du financement climatique est encore trop rarement explicitée dans les grands forums internationaux. Pourtant, nombre de projets financés par le FVC touchent directement à la gestion des ressources hydriques — barrages, systèmes d’irrigation, zones humides, projets d’adaptation côtière. Le Mécanisme de Recours Indépendant du FVC répond aux plaintes des personnes qui estiment avoir été négativement affectées par des projets ou programmes du FVC n’ayant pas respecté ses politiques et procédures opérationnelles — y compris les allégations de non-respect des sauvegardes environnementales et sociales adéquates.

Quand un projet de gestion de l’eau financé par le FVC provoque des déplacements de population, restreint l’accès à une ressource vitale ou marginalise des communautés dans sa conception, ces dernières ont théoriquement le droit de se retourner contre les entités accréditées responsables de sa mise en œuvre. Théoriquement — car dans la pratique, l’accès à ce droit suppose une connaissance minimale du mécanisme, une capacité à documenter les faits, et une organisation pour porter le dossier. Autant de conditions que Road to Redress, entre les mains expertes de Blondel Silenou et de JVE Sénégal, aide à construire.

« On ne peut pas parler de financement pour l’eau sans parler de qui contrôle ce financement, qui en bénéficie réellement, et quels recours existent quand les choses tournent mal pour les communautés. Dakar était le bon endroit pour poser cette question. Même si personne dans le programme officiel ne l’avait inscrite à l’ordre du jour », a relevé Blondel Silenou avec une ironie mesurée, qui en dit long sur le fossé persistant entre les ambitions affichées des grandes conférences et les réalités vécues par les populations du terrain.

Ce que les participants ont emporté dans leurs bagages

À l’issue de la session, les participants n’ont pas seulement emporté une meilleure compréhension du MRI du FVC. Ils ont pris des engagements concrets : constituer dans leurs pays respectifs un réseau de jeunes référents sur les mécanismes de recours climatique, documenter les cas de projets ayant affecté des communautés sans voie de recours adéquate, et porter ce plaidoyer jusqu’à la Conférence finale des Nations Unies sur l’eau, prévue en décembre 2026 aux Émirats arabes unis.

« Je travaille sur les questions d’eau depuis trois ans. Je n’avais jamais entendu parler de ce mécanisme. Maintenant que je sais qu’il existe, je sais aussi ce que je dois faire quand un projet affecte les communautés que j’accompagne », a confié une participante venue de Thiès. Un témoignage simple, mais qui résume à lui seul la valeur de ce type d’initiative — et qui donne raison, rétrospectivement, à la démarche stratégique portée par Blondel Silenou : atteindre non pas les convaincus, mais ceux qui ne savaient pas encore qu’ils avaient quelque chose à défendre.

L’expérience de sessions similaires organisées par le MRI dans d’autres régions du monde a montré que la pratique du jeu Road to Redress ancre durablement la compréhension du processus de traitement des plaintes chez les participants, bien au-delà de ce que permettent les approches purement théoriques. C’est précisément cette transformation — de la méconnaissance à la capacité d’agir — que JVE Cameroun et JVE Sénégal cherchent à catalyser, conférence après conférence, terrain après terrain.

Une graine plantée à Diamniadio

Les deux organisations ont annoncé leur intention de poursuivre cette dynamique dans les prochains mois, en ciblant d’autres pays francophones d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, où les déficits de capacité sur les questions de redevabilité climatique sont les plus criants. Des sessions Road to Redress sont d’ores et déjà envisagées dans le cadre de formations régionales à destination des organisations de jeunesse et des communautés de base.

À Diamniadio, pendant que les grandes déclarations s’empilaient dans les rapports officiels, une poignée de jeunes apprenait concrètement — dé en main et plateau devant eux — à tenir les institutions climatiques pour responsables. Dans ces interstices que les agendas officiels ne prévoient pas, dans ces marges que les organisateurs n’ont pas su — ou voulu — intégrer au programme, Blondel Silenou et ses partenaires de JVE Sénégal construisaient patiemment ce que les grandes conférences promettent sans toujours livrer : une société civile informée, outillée, et déterminée à ce que les droits des plus vulnérables ne soient plus des droits théoriques.

Car un financement climatique qui ne rend pas compte aux communautés qu’il prétend protéger n’est pas de la justice climatique. C’est de la philanthropie à sens unique. Et cette génération-là n’en veut plus.

Puissance Koloko (envoyé spécial à Diamniadio)