Transparence forestière : 4 ans de progrès fragiles et un chemin encore long à parcourir

En 4 ans, le Cameroun a construit les fondations d’un système de suivi forestier inédit. Mais la vraie transparence demeure une construction inachevée, fragile, qui exige une accélération décisive pour transformer les données en gouvernance réelle.

Le café-science du 26 novembre dernier révèle à la fois les acquis et les chantiers prioritaires.

Lorsqu’on observe le secteur forestier camerounais depuis le bassin du Congo, on mesure rarement la portée des changements administratifs qui s’y opèrent discrètement. Pourtant, depuis octobre 2021, quelque chose a bougé. Le lancement du projet OTP-OI CAM, financé dans le cadre du Programme d’Amélioration de la Gouvernance en Milieu Forestier, a introduit dans le paysage un élément fondamental : des observateurs indépendants produisant des données systématiques sur la légalité des opérations forestières. Cela représente une rupture avec quatre décennies de pratiques où la transparence se mesurait surtout à l’absence de scandale public. Aujourd’hui, des rapports existent. Des incohérences sont documentées. Des données circulent même si pas assez entre administrations, opérateurs et acheteurs internationaux.

Le consortium d’implémentation réunissant le World Resources Institute, le Centre pour l’Environnement et le Développement, Fields Legality Advisory Group et Forêt et Développement Rural n’a pas choisi la facilité. Accumuler quatre années de données sur les parcs à bois, analyser les divergences documentaires, examiner les chaînes de transfert, c’est créer un espace de visibilité où les dysfonctionnements ne peuvent plus être niés. C’est, en soi, un progrès significatif. La majorité des parcs visités disposent désormais d’autorisations d’ouverture en cours de validité. Les dossiers circulent. Les responsables savent qu’ils sont observés. Cette surveillance elle-même produit un effet disciplinaire, même partiel.Et pourtant, les travaux d’analyse menés par FLAG ces dernières années mettent au jour des failles qui tempèrent cet optimisme fondé.

Le diagnostic est nuancé mais clair : la conformité existe sur le papier, mais elle demeure souvent superficielle. Les autorisations existent, certes, mais elles contiennent des divergences entre leur libellé et les activités menées. Les incohérences nominales s’accumulent. Les procédures de transfert entre parcs connaissent des interruptions inexpliquées. Ce n’est pas l’absence de cadre légal qui pose problème ; c’est la distance entre le cadre et sa mise en œuvre rigoureuse.Plus préoccupant : l’équité dans l’application des contrôles demeure défaillante. Des situations similaires reçoivent des réponses différentes selon les contextes ou les relations entre inspecteurs et opérateurs. Cette subjectivité ne résulte pas de malveillance généralisée, mais de l’absence de procédures standardisées et de protocoles de vérification systematisés.

C’est un problème organisationnel que quatre ans de suivi ont clairement circonscrit, mais que les administrations peinent encore à résoudre faute de ressources et de volonté politique concentrée.La traçabilité des bois en transit par les parcs de rupture demeure l’une des zones d’ombre les plus persistantes du système. Ces parcs, essentiels à la logistique forestière, ne disposent pas encore de mécanismes digitalisés de suivi. Les mouvements de bois s’y consignent principalement de manière manuelle, rendant difficile le contrôle exact des flux. Les lettres de voiture manquent régulièrement, notamment pour les transferts entre infrastructures géographiquement proches. Ce déficit crée des risques tangibles : intrusion de bois d’origine inconnue, falsifications potentielles, ruptures de chaîne documentaire.

Ces problèmes ne sont pas insolubles ; ils requièrent simplement des investissements en numérique et une modification des procédures administratives.C’est précisément sur ce terrain que la rencontre organisée par l’Association des Journalistes Scientifiques SCILIFE a joué un rôle structurant. Au-delà du bilan technique, le café-science a servi de cadre de renforcement de capacités pour les professionnels des média.

Serge Moukouri, directeur du Développement et du Suivi Interne à FLAG, a formulé une observation capitale : « Les observateurs indépendants produisent des données précieuses sur les pratiques forestières et les conformités réglementaires, mais ces informations restent trop souvent inaccessibles au grand public. Les journalistes scientifiques doivent devenir des amplificateurs crédibles de ces messages d’intégrité». Ce diagnostic reconnaît une réalité trop rarement énoncée : la donnée existe, mais sa mise en récit public fait défaut. Les journalistes scientifiques, formés à décoder l’expertise forestière et capable de la traduire en langage accessible, deviennent des acteurs essentiels du système de transparence lui-même.

Horline Njike Bilogue Mvogo

Horline Njike Bilogue Mvogo, secrétaire générale de FLAG, a présenté les priorités qui consolideront les acquis de quatre ans : une meilleure structuration administrative des parcs à bois, l’équité véritable dans les mesures de contrôle, et surtout, l’informatisation des mécanismes de traçabilité. Ces recommandations ne sont pas nouvelles, elles résonnent avec celles formulées lors de précédents diagnostics mais leur réitération indique que le moment est venu de passer de la connaissance des solutions à leur implémentation accélérée. L’informatisation de la traçabilité, en particulier, représente un saut qualitatif : elle réduirait considérablement les marges de manœuvre informelles et rendrait les opérations forestières véritablement retraçables.Le contexte national confère une urgence à ces transformations. Le Cameroun a perdu plus de 2 millions d’hectares de couvert forestier entre 2021 et 2023.

L’exploitation illégale persiste. L’adoption en juillet 2024 de la loi portant régime des forêts et de la faune aurait pu marquer un tournant décisif ; elle offre aux autorités un cadre juridique renforcé, notamment par l’interdiction de l’exportation de grumes. Mais un cadre légal, même robuste, ne transforme la réalité que s’il rencontre une administration préparée à le mettre en œuvre, dotée de ressources humaines et budgétaires, et encadrant des opérateurs conscients de la surveillance constante.

C’est là que la mobilisation des journalistes scientifiques trouve son sens profond.

La rencontre de novembre n’a pas seulement servi à présenter un bilan technique ; elle a constitué un moment d’éducation partagée où experts, administrateurs et médias se sont réunis pour construire un langage commun autour de la transparence forestière. Quand Moukouri et Njike ont exposé tant les progrès que les chantiers prioritaires, ils ont offert aux journalistes présentes les clés pour interpeller les autorités de façon fondée et pour éclairer les citoyens sur ce qu’une vraie transparence exigerait. C’est une forme de renforcement de capacités qui reconnait une vérité peu énoncée : la gouvernance forestière ne se construit pas dans les bureaux ministériels seuls. Elle se construit par l’accumulation progressive de savoirs contextualisés, par la formation continue de tous les acteurs, et par la création d’espaces où la complexité technique se transforme en débat public informé. Les quatre prochaines années seront décisives, elles détermineront si le Cameroun consolide les fondations posées depuis 2021 pour en faire une véritable structure de transparence, ou si ces avancées fragiles demeurent des acquis de façade, insuffisants pour arrêter la dégradation des forêts du bassin du Congo.

Blondel SILENOU