OTP au Gabon : L’engagement de Muyissi Environnement pour une exploitation forestière transparente

A la suite de l’atelier tenu du 24 au 26 mars 2026 à Libreville, organisé conjointement par Brainforest, World Resources Institute (WRI) et Pulitzer Center, nous avons mené des entretiens semi-directifs auprès de deux acteurs clés de la gouvernance forestière au Gabon : un juriste actif dans une ONG locale et un magistrat spécialisé.

Dans le but d’examiner l’action de l’ONG Muyissi Environnement (ME) en matière de surveillance forestière au Gabon, nous avons recueilli les témoignages de Jérémy Mapangou-Mapangou, juriste environnementaliste, et de Me. Roger Darnel Nguema Ondo, Procureur de la République spécialisé dans la lutte contre l’exploitation forestière illégale.

L’Open Timber Portal (OTP) est une plateforme numérique développée par WRI pour promouvoir la légalité et la transparence dans l’exploitation et le commerce du bois. Au Gabon, l’ONG Brainforest joue un rôle clé en accompagnant les organisations de la société civile pour alimenter l’OTP avec des observations indépendantes et fiables.

Diplômé d’un Master en Droit public de l’Université Omar Bongo de Libreville, Jérémy Mapangou-Mapangou a forgé son expertise juridique à la Cour des comptes du Gabon avant de se tourner vers la protection environnementale. Après deux années passées à Conservation Justice dans la lutte contre la criminalité faunique, il a rejoint en novembre 2025 l’ONG Muyissi Environnement en qualité de juriste.

« Je me mets à l’écoute des communautés afin de comprendre les problèmes auxquels elles font face », explique-t-il. Son rôle consiste notamment à accompagner juridiquement les populations locales victimes de préjudices, qu’il s’agisse d’accaparement de terres pour les plantations d’huile de palme ou de dommages liés à l’exploitation forestière illégale.

Un cas de dénonciation menée par Muyissi Environnement en 2024, répertorié dans la base de données OTP.

Me. Roger Darnel Nguema Ondo est Procureur de la République près du Tribunal de première instance de Ntoum, dans la province de l’Estuaire au Gabon. Il s’est illustré par ses prises de position et son action contre toute exploitation illégale du bois, en violation des lois nationales, pour tous contrevenants qui opèrent dans son territoire de compétence. Il milite pour un renforcement des contrôles, la transparence et la sanction des réseaux criminels liés au trafic forestier.

Muyissi Environnement : 17 ans d’engagement communautaire

Créée en 2008, Muyissi Environnement s’est spécialisée dans l’appui aux communautés locales du Centre-Sud-Ouest gabonais. Depuis 2010, l’organisation accompagne les populations riveraines des parcs nationaux de la province de la Ngounié, les aidant à se constituer en associations pour bénéficier des retombées économiques de ces espaces protégés.

« Avec ses partenaires, Muyissi Environnement renforce les capacités des communautés, afin qu’elles soient aptes à mener à bien leurs activités génératrices de revenus », précise le secrétaire exécutif de l’organisation. C’est grâce aux formations dispensées par Brainforest depuis 2013 et au partenariat avec Conservation Justice depuis 2017 que Muyissi Environnement s’est engagée dans la gouvernance forestière.

Evaluation des apports de Muyissi Environnement sur la plateforme OTP en 2024.

Pour Jérémy Mapangou-Mapangou, l’observation indépendante se définit comme« le processus par lequel une OSC collecte, vérifie, analyse et diffuse des informations sur les activités liées à la gestion des ressources naturelles, de manière indépendante et impartiale ». Cette approche vise à promouvoir la transparence, la responsabilité et la bonne gouvernance dans la gestion forestière.

Mécanismes de surveillance mis en œuvre

En partenariat avec Brainforest, Muyissi Environnement alimente l’Open Timber Portal avec des rapports d’observation détaillés. Les irrégularités documentées incluent :

– Le non-respect des normes d’aménagement forestier et environnemental
– Les grumes et souches non marquées
– Les coupes sous diamètre autorisé
– Le franchissement illégal de limites de concessions
– Autres violations des codes forestiers

Défis et obstacles à la surveillance forestière

« Le premier défi est l’accès dans les concessions privées des opérateurs forestiers. N’étant pas assermentés, les membres des OSC n’ont pas accès aux concessions s’ils ne sont pas mandatés », souligne le juriste de Muyissi Environnement. A cela s’ajoutent plusieurs obstacles opérationnels :

– Le manque de compétences spécialisées, l’observation indépendante nécessitant une expertise multidisciplinaire
– Les contraintes logistiques dans des reliefs difficiles
– Les difficultés d’accès à l’information administrative

Quelques cas répertoriés par Muyissi Environnement sur la plateforme OTP en 2024. Consultable ici: https://opentimberportal.org/fr

Le plus notoire, ce sont les risques sécuritaires et intimidations, en effet: « les OSC comme la nôtre sont souvent victimes d’intimidations », alerte Jérémy Mapangou-Mapangou, évoquant l’un des défis majeurs auxquels font face les observateurs indépendants sur le terrain.

Obsolescence du cadre juridique et lacunes institutionnelles

Me. Roger Darnel Nguema Ondo dresse un constat critique du dispositif juridique actuel :

« Le code forestier, qui date de 2001, n’est plus adapté aux enjeux nationaux et internationaux en matière de lutte contre le trafic illégal de la faune et de flore. Les sanctions pénales demeurent très légères pour certaines infractions. Le maximum de la peine d’emprisonnement est de six (6) mois. Le nouveau code pénal, qui prévoit quelques sanctions plus lourdes, n’a pas pris en compte l’ensemble des infractions rencontrées en matière de faune et de flore. Ce qui engendre un cadre juridique jugé inadapté, incomplet et non harmonisé. »

En revanche, il est admirable de noter qu’une organisation juridictionnelle spécialisée se peaufine avec le temps, et la diversification des cas de délits rencontrés sur le terrain. Depuis 2019, une formation spécialisée a été instituée au tribunal de première instance de Libreville, compétente pour l’enquête, la poursuite, l’instruction et, s’il s’agit de délits, le jugement des infractions spécialement énumérées au Code de Procédure Pénale, notamment :

  • Le trafic de l’ivoire et du braconnage organisé
  • L’exploitation illicite de ressources halieutiques
  • Le trafic de matières premières et autres substances minérales

Cependant, en dépit de cette spécialisation, plusieurs infractions demeurent de la compétence des juridictions de droit commun (les 9 autres tribunaux de première instance du pays), la compétence se précisant au cas par cas. Pour se positionner vers une gestion collaborative renforcée, Me. Roger Darnel Nguema Ondo plaide pour une approche participative :

« Nous plaidons, pour renforcer la transparence, la mise en place d’une plateforme numérique qui permettra aux OSC, aux autorités et entreprises de pouvoir partager des informations relatives à leurs différentes activités. Ce cadre de gestion participative offrirait des solutions à une série importante de problèmes liés à la criminalité forestière dans le bassin du Congo. »

Ange ATALA (de retour de Libreville)