- Le mardi 18 août 2026, en début d’après-midi, un pan de terre s’est détaché du site aurifère artisanal de Zamboï, village situé de part et d’autre de la frontière entre le Cameroun et la République Centrafricaine (voir image en bannière, la démarcation se voit à travers la clôture en panneaux d’aluminium ), localité également connue sous le nom de « Moscou », ensevelissant des dizaines d’orpailleurs qui creusaient en contrebas d’un cratère à ciel ouvert.
- Parmi les victimes, Yaya Pierre, alias « Commando »; fils du chef de Dir , village situé dans arrondissement de Dir, département du Mbéré, région de l’Adamaoua au Cameroun. Selon les témoignages recueillis sur place, il est mort avec neuf autres personnes dans une même fosse, aux côtés de son propre patron. Trois jours plus tard, alors que les recherches se poursuivent toujours sous restriction d’accès, cet article revient sur ce que révèlent les témoignages recueillis sur place : l’aveu, filmé six semaines avant le drame, de l’exploitant du site quant à sa connaissance du risque ; le vécu, minute par minute, de ceux qui se trouvaient au fond des galeries.
- Ce 20 août 2026, sur RFI, Dr. Samuel Nguiffo, Secrétaire Général du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED), a fait part de sa préoccupation de longue date pour la situation à Zamboï côté camerounais, où son organisation déploie régulièrement des équipes de terrain , la plus récente datant de juin 2026.
C’est dans ce contexte que prend tout son sens l’enregistrement diffusé sur TikTok par Aliou, présenté comme l’exploitant du chantier de « Moscou », originaire de Cantonier (RCA) et bien connu, selon ses propres mots, à Garoua-Boulaï, Cantonier, Baboua et Bertoua. Le message, adressé directement aux orpailleurs du site, a été publié sur son compte TikTok le 5 juillet 2026 ; soit près de six semaines avant la catastrophe du 18 août.
Le gap entre le bilan officiel, et les chiffres du terrain annoncent plusieurs éboulements
Selon les autorités locales citées par plusieurs médias internationaux: RFI, France 24, l’AFP , au moins 107 corps avaient été extraits des décombres à la mi-journée du mercredi 19 août, sur la base des estimations du Maire de Garoua-Boulaï, côté camerounais. Le maire de Baboua, côté centrafricain, évoquait pour sa part « une centaine » de morts sans pouvoir établir de bilan formel, tandis que le député de Baboua, Laurent Ngon Baba, reconnaissait la même difficulté. Une enquête judiciaire a été ouverte par le parquet de Baboua.

Capture d’écran du 19 août 2026 à 23: 48, réalisée sur la page Facebook de Axe Média.
Des témoignages recueillis directement auprès de sources présentes sur le chantier avancent cependant des chiffres nettement supérieurs : jusqu’à 250, voire 380 morts selon certaines estimations de terrain, encore en attente de vérification. Ces mêmes témoignages font état d’une série d’éboulements survenus les jours précédant le drame : un premier vendredi dans la nuit, suffisant pour interrompre le travail sur une partie du site . Un second dimanche dans la nuit ; puis, le jour du drame lui-même, trois éboulements successifs , deux de moindre ampleur, suivis du plus important, qui aurait enseveli un grand nombre de travailleurs présents dans la fosse. Un nouvel affaissement, survenu la nuit suivante, aurait failli entraîner les eaux de la rivière Kadey dans le cratère. Ce schéma d’effondrements répétés est cohérent avec ce que rapporte la presse régionale sur l’instabilité chronique du site, une carrière à ciel ouvert s’étendant sur plusieurs kilomètres, criblée de fosses profondes et interconnectées.

Situation géographique de la zone sinistrée. ( © CED).
Ces mêmes sources de terrain évoquent la présence, parmi les victimes, de ressortissants de plusieurs nationalités: centrafricaine, camerounaise, tchadienne, nigérienne, burkinabé, ce qui recoupe la réputation du site comme pôle d’attraction régional pour l’orpaillage artisanal. Elles font également état d’une présence russe (Wagner) aux côtés des autorités centrafricaines sur le site depuis le lendemain du drame, ainsi que d’un chef de chantier qui chercherait à minimiser le bilan en avançant le chiffre de 49 morts. Ces deux éléments n’ont pu être confirmés par aucune source publiée à ce stade et doivent être traités comme non vérifiés.
Neuf hommes dans un même trou: circonstances de décès du fils du chef de Dir
Parmi les victimes identifiées figure un homme connu sous le surnom de « Commando » ; de son vrai nom Yaya Pierre, originaire du village de Dir, dans l’arrondissement du même nom, et fils du patriarche Maire Samba. Il est mort avec environ neuf autres personnes dans une même fosse , parmi lesquelles son propre patron. Un seul survivant a pu être compté dans cette carrière précise, selon un témoignage recueilli par Pierre Hervé Madougou.
Le récit qui en ressort éclaire, de l’intérieur, la mécanique du drame. Le groupe extrayait des graviers dans cette carrière depuis plusieurs jours et, au moment de l’éboulement, tous étaient concentrés sur leur tâche. Le bruit de la perceuse utilisée sur place a couvert les cris d’alerte lancés depuis la surface ; ce n’est qu’au tout dernier moment que certains, ayant reçu des mottes de terre lancées en guise de signal, ont compris ce qui se passait. Mais la fosse était trop étroite et le nombre de travailleurs qui s’y trouvaient trop important pour permettre une évacuation à temps : la terre les a surpris avant qu’ils n’aient pu sortir.
Dr Cyrille Narké, chercheur au CED, s’alarme: « les femmes et les enfants sont majoritairement parmis les victimes, ce sont les plus vulnérables pour qui atteindre la surface était pénible , au moment où l’alerte a été lancée». Ce témoignage illustre, à l’échelle d’une seule fosse, ce que les images diffusées sur les réseaux sociaux ne montrent pas : les personnes ensevelies en surface sont visibles sur les vidéos, mais un nombre indéterminé d’artisans miniers a été enseveli dans des galeries souterraines, sans même avoir eu le temps de comprendre ce qu’il leur arrivait.
« Si vous mourrez ici, ça vous regarde » : l’avertissement d’Aliou
Dans l’enregistrement cité précédemment, Aliou rappelle d’abord les avoir toujours considérés comme sa propre famille, avant d’en venir à l’objet réel de son message : une mise en garde répétée, restée sans effet. « Chaque fois je vous dis que s’il y a trop de terres, vous arrêtez le travail. Si la situation est favorable, vous travaillez. Je vous le dis pour votre propre sécurité », déclare-t-il en langue Fufulde, avant d’ajouter, plus loin : « Quand la terre est en abondance je vous demande d’arrêter les travaux, vous refusez. » Il décrit une consigne de sécurité simple: suspendre l’extraction en cas d’accumulation excessive de terre en surplomb ; ce que les orpailleurs auraient systématiquement ignorée.

Capture d’écran du 20 août 2026 à 13: 06, réalisée sur le compte Tiktok d’Aliou.
Le reste de l’enregistrement est tout aussi significatif pour l’établissement des responsabilités. Aliou y précise n’avoir « aucun contrat signé avec aucun » des travailleurs présents sur le site, qualifie son entreprise de strictement privée, sans partenaire ni structure associative, et affirme n’avoir sollicité personne pour venir y travailler. Il en tire une conclusion sans détour sur la question de la responsabilité en cas d’accident : « Si vous mourrez ici, ça vous regarde, ce ne sera pas mon problème. Le gouvernement ne va rien me demander parce que moi je n’ai demandé à personne d’aller dans ce chantier. »
Il revient également sur les débuts de son entreprise, rappelant avoir accompli seul les démarches administratives auprès du gouvernement pour légaliser le chantier , sans, dit-il, aucune aide financière des travailleurs qu’il emploie aujourd’hui , et sur sa propre trajectoire, d’enfant de Cantonier devenu, par la réussite de cette activité, une figure reconnue de la région. Vérification faite, Aliou est bien centrafricain, originaire de Zamboï même, côté RCA , une proximité directe avec le site qui donne un relief particulier à ses propos sur la famille et l’enracinement local.
Ce que cet enregistrement change pour l’enquête
Pris isolément, ce témoignage ne suffit pas à établir une responsabilité pénale , il faudrait pour cela le confronter aux autorisations administratives réellement délivrées, aux conditions d’exploitation autorisées, et à l’enquête ouverte par le parquet de Baboua. Mais il apporte un élément factuel difficile à contester : l’exploitant reconnaît lui-même, avant le drame, avoir eu connaissance du risque d’éboulement, avoir formulé des consignes de sécurité, avoir constaté leur non-respect par les travailleurs, et avoir choisi de ne pas imposer d’arrêt des travaux malgré ce risque identifié, tout en anticipant explicitement qu’il ne pourrait être tenu responsable en cas de décès, en l’absence de tout contrat de travail formel.
Cet aveu, produit par l’intéressé lui-même et diffusé publiquement avant la catastrophe, mérite d’être versé au dossier de l’enquête en cours, aux côtés des témoignages de terrain sur la succession des éboulements des jours précédents , qui, si confirmée, suggérerait que le risque n’était pas seulement générique mais immédiat et documenté dans les jours ayant précédé le drame.
Ce qu’en dit l’expertise : un accident qui rattrape un débat déjà engagé
Interrogé le 20 août 2026 sur RFI, dans l’émission « Le Grand Invité Afrique », Dr. Samuel Nguiffo, juriste environnementaliste, Secrétaire Général du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED), spécialiste des questions minières au Cameroun, apporte un éclairage qui recoupe et prolonge les témoignages de terrain.
Il relève d’abord la rareté de vidéos aussi précises pour ce type d’accident, tout en rappelant leurs limites : « ce que ces images montrent, ce sont des personnes ensevelies en surface , ce qu’elles ne montrent pas, c’est le nombre bien plus incertain d’artisans qui se trouvaient dans les galeries souterraines au moment de l’effondrement, sans avoir eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait.» Un constat qui fait directement écho au témoignage recueilli sur la mort de « Commando » et de ses compagnons.
Selon Dr. Samuel Nguiffo: « ce type d’éboulement reste un accident fréquent sur les sites d’orpaillage artisanal, en particulier pendant la saison des pluies, lorsque des sols gorgés d’eau s’affaissent plus facilement , mais jamais, à une échelle comparable à celle de Zamboï.» Il explique l’ampleur inédite du bilan par un facteur de calendrier : la période correspond aux vacances scolaires, moment où affluent sur ce type de site un grand nombre de jeunes en quête d’argent pour préparer la rentrée, rendant des lieux déjà très fréquentés encore plus surpeuplés qu’à l’accoutumée.
Sur la nature du site, Dr. Samuel Nguiffo le décrit comme une exploitation artisanale informelle, mais d’une taille sans commune mesure avec ce que suggère habituellement ce terme , un mode de gestion qui reste largement informel malgré l’ampleur du site. Associé à une forme d’illégalité difficile à combattre dès lors qu’elle concerne parfois des milliers de personnes : en chasser les exploitants serait mal perçu localement, les populations considérant l’or comme une ressource naturelle à laquelle elles ont droit pour subvenir à leurs besoins.

Dr. Samuel Nguiffo; lors d’un atelier de renforcement des capacités des communautés victimes de crimes environnementaux , le 1ier avril 2026 à Yaoundé ( © CED).
Interrogé sur la sécurité, il précise que, bien qu’il s’agisse d’une zone frontalière où des forces de sécurité sont déployées de part et d’autre, ce dispositif vise avant tout le contrôle des flux de personnes et de biens , beaucoup de travailleurs présents sur le site, souvent issus de villages reculés, n’ayant pas de papiers d’identité, non par dissimulation mais par manque d’accès. Sur l’absence de toute infrastructure de soutènement visible sur les vidéos, il explique qu’un chantier informel de ce type ne compte aucun responsable chargé d’organiser ce genre de mesures : de telles constructions représentent un coût que les artisans miniers indépendants, focalisés sur une extraction rapide avant de quitter les lieux, ne sont pas en mesure d’assumer individuellement.
D’autres part, Dr. Samuel Nguiffo anticipe sur le fait que: « cet accident va relancer avec une intensité renouvelée le débat engagé depuis le début de l’année au Cameroun pour assainir le secteur minier artisanal et semi-mécanisé ;un débat qui, selon lui, devra désormais intégrer plus frontalement la question sécuritaire, aux côtés des efforts déjà amorcés sur la transparence des flux d’or à l’export et la réduction du travail des enfants sur les sites miniers. » Il exprime l’espoir que les décideurs publics, mais aussi les compagnies qui achètent l’or produit sur ces sites, en tirent l’obligation d’investir dans l’amélioration des conditions de production, et que ce drame puisse rester, selon ses mots, le dernier de cette ampleur dans le secteur minier camerouno-centrafricain.
Cette préoccupation n’est pas nouvelle pour le CED, qui suit la situation de longue date à Zamboï du côté camerounais et y déploie régulièrement des équipes de terrain, la plus récente mission remontant à juin 2026. C’est précisément ce travail de suivi continu, mené plusieurs semaines avant le drame, qui permet aujourd’hui de recouper les témoignages recueillis dans l’urgence avec une connaissance déjà établie du site et de ses fragilités.
L’entretien est disponible ici: https://www.rfi.fr/fr/podcasts/le-grand-invit%C3%A9-afrique/20260820-eboulement-meutrier-zambo%C3%AF-le-d%C3%A9bat-au-cameroun-pour-assainir-le-secteur-minier-va-reprendre-de-plus-belle?utm_slink=rfi.my%2FCyd9
Ange ATALA
