Cameroun : les déchets comme levier économique, entre vision et réalités de mise en œuvre

Transformer les ordures en or dur, telle est la promesse faite par Mme Célestine Ketcha Courtes, Ministre de l’Habitat et du Développement Urbain (MINHDU). Mais entre la vision politique et la réalité économique d’une gestion durable des déchets urbains, le chemin reste pavé d’embûches institutionnelles et financières.

« Les ordures sont de l’or dur. Si nous savons les valoriser, on pourra en tirer un grand bénéfice. » Cette déclaration de la MINHDU cristallise une ambition nouvelle au Cameroun : transformer la crise des déchets en opportunité économique. Un discours séduisant, porté par le programme Cameroun Villes Vertes financé à hauteur de 24 millions d’euros par l’Union Européenne. Mais derrière cette rhétorique verte, quels mécanismes concrets pour valoriser cette « richesse des ordures » ? Quels acteurs pour piloter cette transformation ? Et surtout, à quel prix ?

Le diagnostic est sans équivoque. Le Cameroun vit une explosion urbaine historique : 55% de sa population réside déjà en zone urbaine en 2020, une proportion qui devrait atteindre 70% en 2050 pour une population estimée à 34 millions d’habitants. Yaoundé et Douala concentrent 27% de cette population urbaine, les villes secondaires 27%, et les petites villes moins de 50 000 habitants en rassemblent 29%. Cet équilibre territorial, exception en Afrique subsaharienne, pourrait être un atout pour la planification stratégique. Sauf que la croissance urbaine s’est avérée insuffisamment maîtrisée, générant une informalité économique croissante, la détérioration des accès aux services sociaux de base et des problèmes de pollution et d’assainissement de plus en plus aigus.

C’est à ce carrefour que le programme Cameroun Villes Vertes, financé par l’UE dans le cadre du Pacte vert et du développement durable (priorité 3 du Programme Indicatif Multisectoriel 2021-2027), positionne ses trois objectifs stratégiques : réduire la pollution marine et fluviale liée aux déchets solides, notamment plastiques, à Douala ; améliorer l’accès aux infrastructures et services de mobilité urbaine durable à Yaoundé ; renforcer la résilience climatique et la participation citoyenne au développement urbain à Maroua. Sur le papier, c’est cohérent.

Expertise France en a confié le pilotage à une structure dédiée, la Plateforme Urbaine du Cameroun (PUC), avec une approche qui rompt avec le sectarisme traditionnel. Le projet rassemble autour de la table le ministère de l’Habitat et du Développement urbain (MINHDU), le ministère de la Décentralisation (MINDDEVEL), le ministère des Domaines et du Cadastre (MINOCAR), le ministère de l’Économie et de l’Aménagement du Territoire (MINEPAT), les Communes Villes Unies du Cameroun (CVUC) et l’Association des Régions du Cameroun (ARC). Un maillage impressionnant sur le papier, mais dont la coordination inter-institutionnelle reste le nœud gordien non résolu.

Mme Célestine Ketcha Courtes, MINHDU.

La Plateforme Nationale des Acteurs de l’Urbain (PNAU), socle du projet, promet d’instaurer une « culture du dialogue, de la concertation et de l’élaboration partagée des décisions » sur les transformations durables. Pour concrétiser cette vision, une campagne de sensibilisation intègre élèves, enseignants, autorités municipales, représentants des ministères, micro-entrepreneurs et médias. L’ambition pédagogique est claire : créer une culture environnementale responsable chez les jeunes générations, valoriser les initiatives issues d’ateliers pratiques, montrer la faisabilité d’une éducation environnementale intégrée aux programmes scolaires.

Mais voici le défi réel : comment transformer cette éducation en actions économiques ? Comment passer de la conscience citoyenne à la valorisation concrète des déchets ? Le programme prévoit des protocoles de gestion adaptée à chaque contexte urbain, misant sur une approche inclusive favorisant les femmes et les jeunes. C’est ici que réside l’enjeu : faire de la gestion des déchets non pas seulement un problème de nettoyage urbain, mais un véritable levier de création de valeur économique et d’emploi.

Or, avec un budget de 24 millions d’euros pour un programme d’envergure nationale, la question du financement durable se pose avec acuité. Comment assurer la continuité au-delà du financement de l’UE ? Comment impliquer le secteur privé dans cette alchimie urbaine ? La ministre a fourni la vision : celle d’une économie circulaire où les ordures deviennent ressource. Reste à voir si les mécanismes de financement, la gouvernance coordonnée et la capacité institutionnelle suivront.

Le succès de ce projet reposera sur la capacité des acteurs désignés à transformer l’enthousiasme pédagogique et les financements en entreprises viables de tri, de récupération et de valorisation des déchets. En créant des chaînes de valeur inclusives où femmes et jeunes ne sont pas simplement des bénéficiaires, mais des pilotes économiques. Le projet est lancé, les financements sont engagés, les acteurs sont mobilisés. Mais le véritable test arrive maintenant : faire de ce rêve vert une réalité économique durable, dans une Afrique urbaine où les bonnes intentions ne suffisent jamais.

Blondel SILENOU