À Yaoundé et Douala, les principales villes du Cameroun, plus de 53 000 tonnes de déchets ont été collectées en urgence en moins d’un an, preuve de l’ampleur de la crise. Pourtant, plusieurs entreprises locales – comme les Brasseries du Cameroun avec Namé Recycling – montrent que la valorisation des déchets peut devenir une filière rentable et durable.
Les tas de déchets envahissent les rues des quartiers dans les grandes villes, la cause est pourtant connue : une gestion défaillante, voire une incapacité chronique des institutions publiques à endiguer le problème. Les justifications abondent – manque de moyens techniques, humains, matériels, financiers, ou inexpérience des municipalités – mais le constat est clair : le Cameroun traverse une véritable crise des déchets.
Face à cette situation à première vue honteuse, se cache un potentiel économique considérable. Et si la crise des déchets était en réalité une aubaine économique ? La question posée est celle de la valorisation économique des déchets, autrement dit : transformer ce qui est perçu comme une charge en une ressource stratégique.
La valorisation économique des déchets : les principes préalables de reconnaissance
Historiquement, le traitement des déchets au Cameroun est perçu comme une dépense sèche. Pour l’État, gérer les déchets signifie dépenser, sans retour sur investissement. Or, la valorisation économique propose une autre logique : considérer le déchet comme une matière première secondaire, au cœur du modèle de l’économie circulaire.
La rentabilité d’une entreprise de gestion des déchets repose sur une hiérarchie stricte : Réduire, Réutiliser, Recycler, Valoriser énergétiquement, Éliminer. Mais avant de valoriser, il faut reconnaître.
- Yaoundé et Douala : environ 53 300 tonnes de déchets ont été évacuées en dix mois dans le cadre des opérations « Coup de Poing » menées par le Ministère de l’Habitat et du Développement Urbain (MINHDU).
- Production annuelle nationale : près de 2,5 millions de tonnes de déchets ménagers en zone urbaine, avec un taux de recyclage estimé à seulement 10 %.
Reconnaissance du potentiel : Les déchets organiques (restes alimentaires, déchets verts) peuvent être transformés en compost ou biogaz ; les plastiques et métaux peuvent être recyclés. Le déchet devient ressource.
Reconnaissance des compétences : Identifier et professionnaliser les acteurs déjà impliqués dans la collecte et le tri, souvent issus du secteur informel.
Reconnaissance des résultats : Mesurer et communiquer les impacts positifs – tonnes détournées des décharges, économies de CO₂, création de valeur pour l’agriculture et l’immobilier – afin de légitimer les entreprises auprès des autorités, des bailleurs et du public.
Acteurs locaux de la valorisation des déchets
Plusieurs sociétés et initiatives au Cameroun s’engagent dans la transformation des déchets :
- Brasseries du Cameroun (SABC) : en partenariat avec Namé Recycling, elles ont collecté et recyclé 100 millions de bouteilles plastiques entre 2017 et 2020. Cela équivaut à 7 700 tonnes de CO₂ évitées et à une réduction significative de la pollution plastique.
- Société Camerounaise de Récupération et de Recyclage (SCRR) : basée à Douala, spécialisée dans la collecte et le recyclage des déchets industriels et ménagers.
- Hysacam : principal opérateur de collecte des déchets urbains, partenaire des municipalités pour la gestion quotidienne, même si son rôle reste centré sur la collecte et non la valorisation.
- Initiatives informelles : de nombreux collecteurs et trieurs indépendants participent à la récupération des plastiques, métaux et cartons, souvent sans reconnaissance officielle mais essentiels à la chaîne de valeur.
Principes de valorisation : une réponse à la crise
Avec un taux de recyclage d’à peine 10 %, le Cameroun laisse échapper un potentiel immense. Chaque année, les zones urbaines produisent environ 2,5 millions de tonnes de déchets ménagers, selon les estimations reprises par la Banque mondiale dans ses rapports sur la gestion des déchets en Afrique.
Trois filières apparaissent comme stratégiques :
- Valorisation matière (recyclage) : plastiques, métaux, verre et cartons deviennent des matières premières secondaires.
- Valorisation organique (compostage et méthanisation) : les déchets alimentaires se transforment en fertilisants et en biogaz.
- Valorisation énergétique : incinération contrôlée ou biogaz pour produire chaleur et électricité.
La Banque mondiale souligne que l’Afrique subsaharienne pourrait créer plus de 200 000 emplois formels dans le secteur de la valorisation des déchets si les pays adoptaient une approche circulaire. Pour le Cameroun, l’opportunité est donc double : assainir les villes et stimuler la croissance.
Vers une entreprise rentable de traitement des déchets
La mise en place d’une entreprise de traitement des déchets rentable exige une approche intégrée :
- Diversification des revenus : vente de compost, plastiques recyclés, énergie, mais aussi contrats de service avec les municipalités.
- Économie circulaire : connecter ménages et entreprises producteurs de déchets aux utilisateurs finaux (agriculteurs, industries).
- Partenariats Public-Privé (PPP) : l’État, via des opérateurs comme Hysacam, reste central, mais le secteur privé doit être davantage impliqué.
- Efficacité opérationnelle : cartographie des flux, optimisation logistique, tri à la source.
Planification financière stratégique
Pour transformer la crise en opportunité, une planification rigoureuse est indispensable :
- Évaluation des investissements : camions, bennes, centres de tri, machines de recyclage, unités de compostage ou méthanisation.
- Maîtrise des coûts opérationnels : salaires, logistique, énergie, maintenance.
- Structuration des revenus : contrats de service avec les communes, vente de matières valorisées, contrats de rachat d’électricité.
- Plan de financement et gestion des risques : fonds propres, emprunts bancaires, investisseurs à impact, subventions vertes.
La Banque mondiale recommande d’intégrer les financements verts et les mécanismes de crédits carbone, qui peuvent constituer une source de revenus supplémentaire pour les entreprises du secteur.
Risques et stratégies d’atténuation
- Instabilité réglementaire : atténuée par des PPP de longue durée (10–15 ans).
- Qualité des déchets : améliorée par le tri à la source et la mécanisation du tri.
- Obsolescence technologique : anticipée par la R&D et la modernisation régulière des équipements.
La crise des déchets au Cameroun est le symptôme d’un modèle linéaire dépassé (produire, consommer, jeter). Mais en appliquant les principes de reconnaissance et de valorisation, elle peut devenir une aubaine économique du siècle.
Avec une planification financière stratégique, une diversification des revenus et une gestion proactive des risques, l’entreprise de traitement des déchets ne serait plus seulement un acteur de l’assainissement, mais un moteur de croissance durable, créateur de richesse et d’emplois formels.
Comme le rappelle la Banque mondiale, « la gestion des déchets est l’un des défis urbains les plus pressants, mais aussi l’une des opportunités économiques les plus sous-estimées ». Pour le Cameroun, l’heure est venue de transformer cette crise en levier de développement.
Yves Alain SECKE/ Expert en Management Financier/Expert GYB PNUD
