» Lorsque j’achète le poisson de 100 mille francs cfa, j’ai un bénéfice de 50 mille francs cfa par mois, mais ce revenu est très instable, il varie selon les saisons, la disponibilité de l' »Essambi » (espèce de bois propre à la localité) , et les moyens de transport pour commercialiser le produit final ». En s’exprimant ainsi, Mme Hortence Moliko, Présidente de l’association des femmes dynamiques d’Ebodje, dénonce un drame silencieux que plusieurs vivent . Celles qui exercent dans l’activité de fumage de poisson, ne font pas seulement face à la pénurie de poisson, il faut également mentionner l’accès au bois de chauffe, mais surtout à son principal outil de travail: le fumoir.
Lors de l’atelier du 13 février 2026 tenu à Ebodjé, le Dr Jules Romain Ngueguim , Sécrétaire Exécutif de BCL ( Biodiversity Conservation for Life) a présenté une étude qui révèle la force et la fragilité de la pêche artisanale. Dans ce village écotouristique, les femmes fumeuses de poisson incarnent une économie invisible mais vitale, où chaque poisson fumé est une bataille pour la survie, sans occulter les efforts de durabilité.
« Ndolè » ( voir image de titre) , « Folon « , « Eru », » Riz sauté », « Keleng-Keleng », « Kati-Kati », « Banane malaxée »… voila autant de mets traditionnels camerounais dont le poisson fumé est bien plus qu’un ingrédient : c’est une mémoire culinaire. Dans les villages côtiers comme celui d’Ebodjé, il est le fruit du travail des femmes fumeuses, gardiennes d’un savoir-faire ancestral. Chacun de ces plats raconte une histoire de terroir, de mer et de fumée qui se répand à travers les 10 régions du Cameroun.
D’ailleurs le poisson fumé est devenu la marque de fabrique du village Ebodje, qui a pourtant plusieurs autres attraits touristiques. Il est de notoriété publique que : » le poisson fumé en provenance d’Ebodje ne se casse pas, et il a une saveur particulière que celui des autres localités n’a pas », dixit M. Patrick Mamballa, Conservateur du Parc Marin Manyangue Na Elombo Campo. En voulant connaitre ce qui contribue à cette originalité, nous avons compris que c’est à perte que ces femmes continuent d’exercer dans cette activité où leur bénéfice est réduit à moins de 50% des efforts fournis.
Les fumoirs traditionnels dégagent une grande quantité de fumée et de particules fines. Les femmes, qui passent des heures à surveiller le fumage, inhalent ces substances, ce qui peut provoquer des maladies respiratoires chroniques, des irritations oculaires et des douleurs thoraciques. De plus, le travail autour des fumoirs traditionnels implique de rester longtemps debout ou courbée, ce qui entraîne des douleurs dorsales et articulaires. Sans oublier de mentionner que la plupart ont des installations à l’intérieur de leurs cuisines habituelles, où il n’y a pas de dispositifs de ventilation ni d’équipements de protection individuelle, ce qui accentue les risques sanitaires.
A cela s’ajoute le problème de conservation optimale; une partie du poisson brûle ou se détériore, entraînant des pertes considérables. Le poisson fumé peut être trop sec ou insuffisamment fumé, ce qui réduit sa valeur marchande et limite l’accès à des marchés plus exigeants. Les fumoirs traditionnels nécessitent une grande quantité de bois de feu, ce qui contribue à la déforestation et à la dégradation des mangroves. La coupe excessive de bois pour le fumage accentue la fragilité des zones côtières, déjà menacées par la surpêche et l’érosion.

Dr. Jules Romain Ngueguim lors de son exposé portant sur la promotion des fours écologiques pour réduire les pertes post- capture et assurer la gestion durable de la pêche communautaire à Ebodje.
Selon les données du MINEPIA ( Ministère de l’Élevage, des Pêches et des Industries Animales) et de la FAO (Food and Agriculture Organization of the United Nations, en français Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), la pêche artisanale représente environ 70 % de la production nationale, soit plus de 200 000 tonnes par an. La filière crevettière artisanale seule génère près de 30 milliards FCFA/an . On estime à 25 000 pêcheurs répartis dans 300 campements le long de la côte, mobilisant des milliers de familles dans des activités connexes (fumage, transport, commercialisation). Les enquêtes menées à Limbe et Kribi montrent que les femmes fumeuses de poisson tirent en moyenne 50 000 à 80 000 FCFA par mois, selon la saison et la disponibilité des captures.
À Ebodjé, les campements côtiers vivent de cette activité, mais restent fragilisés par la déforestation, l’insécurité et la faible valorisation des produits. Les femmes transforment près de 60 % des captures artisanales en produits fumés destinés aux marchés locaux et régionaux. Mais les pertes post-capture atteignent 20 à 38 %, réduisant leurs revenus et accentuant la pression sur les ressources halieutiques. Le projet de construction de fumoir écologique dans la localité, porté par BCL propose une alternative durable :
- Augmentation des revenus : les femmes pourraient gagner 20 à 30 % de plus, soit 12 000 à 24 000 FCFA supplémentaires par mois.
- Réduction des pertes : les fours écologiques permettent de diminuer de moitié les pertes post-capture.
- Préservation des mangroves : la consommation de bois de chauffe est réduite, protégeant un écosystème vital.
La pêche artisanale d’Ebodjé illustre une économie de subsistance qui génère des bénéfices chiffrés que l’on gagnerait à améliorer, pour le bon équilibre vital des communautés, mais la durabilité est menacée. Le Dr Ngueguim insiste : » Améliorer la manière dont les femmes fument le poisson, c’est améliorer la manière dont nous protégeons nos mers et nos communautés « .
Les initiatives communautaires, bien que modestes, démontrent qu’une gestion durable peut créer des revenus stables et préserver la biodiversité. Le défi est d’intégrer ces projets dans une stratégie nationale de gouvernance environnementale, afin que les bénéfices industriels ne compromettent pas les ressources halieutiques et forestières. Avec une gouvernance inclusive, les projets communautaires comme celui de la construction de fumoirs écologiques communautaires à Ebodjé, peuvent devenir des modèles de durabilité, contribuant à la fois à la conservation et à l’économie nationale.
Ange ATALA
