« Depuis que tu parles de MRI et du Fonds vert pour le climat, c’est quoi même ? » Ainsi s’est exprimé un paysan à Winde, dans la commune de Ngong 1, région du Nord au Cameroun. Et c’est sous un arbre que l’équipe de Jeunes Volontaires pour l’Environnement (JVE Cameroun), en collaboration avec celle du PIDACC/BN-Cameroun, a choisi, du 5 au 6 août 2026, de tenir son atelier d’information avec les populations de la commune : un format volontairement dépouillé, à l’image du dialogue direct recherché avec les habitants du département de la Bénoué.
Dans la commune rurale de Ngong, les populations vivent au quotidien les effets du changement climatique : sécheresses récurrentes, ensablement des cours d’eau, migrations forcées et conflits liés à l’accès aux ressources. C’est dans ce contexte que s’inscrit le Programme Intégré de Développement et d’Adaptation au Changement Climatique dans le Bassin du Niger (PIDACC/BN), financé par le Fonds Vert pour le Climat (FVC) et plusieurs partenaires internationaux. Ngong c’est l’une des localités bénéficiaires de ce programme régional, qui s’étend par ailleurs à huit autres pays du bassin du fleuve Niger.

Un extrait de la présentation de Mme Lassomme épse Moussa
Avec ses 147 385 habitants, répartis sur 81 villages et 24 quartiers, pour une superficie de 2 788 km², l’agriculture occupe 72 % de la population active àNgong, aux côtés de l’élevage extensif et de la pêche artisanale. C’est l’une des communes bénéficiaires du PIDACC, qui vise à renforcer la résilience des communautés et des écosystèmes du bassin du Niger à travers la gestion durable des ressources naturelles, la lutte contre l’ensablement et la mise en place d’infrastructures agro-sylvo-pastorales.
Lancé en 2019 pour une durée initialement prévue de six ans, le programme est aujourd’hui en phase de prolongation, une revue à mi-parcours ayant eu lieu en 2024. Avec un coût global de près de 8,9 milliards de FCFA pour sa composante camerounaise, sa zone d’intervention couvre dix communes du Nord, réparties entre le département de la Bénoué (Garoua 1er, 2e et 3e, Lagdo, Bardnaké, Baschéo, Gaschiga, Ngong et Pitoa) et le département du Mayo-Rey (Rey Bouba).
Concrètement, la composante camerounaise du programme prévoit notamment l’aménagement de dix bas-fonds à maîtrise totale de l’eau, la réhabilitation de 30 km de périmètres de culture de décrue et l’aménagement de 2 000 hectares de périmètres irrigués sur des ouvrages hydro-agricoles. Ce sont précisément ce type d’ouvrages: bas-fonds aménagés, périmètres irrigués, dispositifs de maîtrise de l’eau ; qui, mal calibrés ou mal concertés avec les riverains, peuvent modifier le régime des cours d’eau, provoquer inondations ou ensablement en aval, et endommager des cultures ou des habitats voisins non intégrés au périmètre initial du projet. C’est précisément ce type de dommages, imputables aux ouvrages eux-mêmes plutôt qu’à leur seule proximité, que les communautés riveraines n’ont pas pu faire valoir formellement ; non faute de préjudice, mais faute de connaître le processus de recours qui leur aurait permis de les documenter et de les faire remonter.
Des désastres qui échappent au mécanisme censé les traiter
Malgré les investissements du PIDACC/BN et d’autres projets financés par le FVC, plusieurs impacts négatifs ont été rapportés localement : destruction de plantations par des aménagements non concertés, inondations et ensablement des cours d’eau aggravant la perte de terres cultivables, déplacements forcés de familles rurales vers des zones plus humides, perte de moyens de subsistance liés à l’agriculture, à la pêche et à l’élevage, ainsi que des risques sanitaires associés à la pollution des eaux et à l’utilisation de produits chimiques.

Un extrait de la présentation de Mme Lassomme épse Moussa
Aucun de ces cas n’a pourtant été enregistré dans le cadre du Mécanisme de Recours Indépendant (MRI) du Fonds Vert l’instrument qui permet précisément aux populations affectées par un projet climatique de déposer une plainte et de faire valoir leurs droits. Les raisons de cette absence sont documentées : un manque de vulgarisation qui laisse le mécanisme méconnu du grand public, des procédures perçues comme trop techniques par les communautés rurales, une quasi-absence de médiateurs ou d’organisations locales capables d’accompagner une saisine, et une couverture médiatique insuffisante de la part des radios communautaires et des journalistes locaux.
C’est précisément ce vide que la mission de JVE Cameroun à Ngong entend combler, en informant les habitants de la commune sur leurs droits et sur l’existence de ce mécanisme : condition préalable pour que les désastres climatiques liés aux projets du Fonds Vert puissent, à l’avenir, être documentés et traités.
Deux jours de terrain, quatre volets d’action
Conduite par Mamout Oumarou, chef de mission, l’équipe de JVE Cameroun a multiplié les formats pour toucher tous les publics de la commune :
- Un passage à la radio communautaire Derke’en FM, en français puis en fulfulde, en partenariat avec le journaliste Bassirou Dairou ;
- Un dialogue communautaire à Winde Ngong 1, réunissant 38 agriculteurs, éleveurs, femmes, jeunes et leaders locaux ;
- Une formation de 20 acteurs relais: journalistes, membres d’organisations de la société civile, médiateurs et leaders communautaires ; chargés de démultiplier l’information après le départ de l’équipe ;
- Une première dans le cadre de cette campagne : un sketch pédagogique porté par les « Ambassadeurs Juniors du MRI », composé de huit enfants encadrés par trois animateurs, pour vulgariser le mécanisme auprès du public jeune.

Mamout Oumarou, s’entretenant avec les « Ambassadeurs Juniors du MRI ».(© Emery Ndayizeye)
Cette mission de terrain n’a pas été menée en vase clos : elle s’est déroulée en collaboration directe avec l’équipe du PIDACC/BN-Cameroun, dont deux représentantes ont pris part à l’atelier. Mme Lassomme épouse Moussa, Responsable Développement Social et Genre et Chargée de la Communication du PIDACC/BN-Cameroun, a accompagné la mission aux côtés de Mme Ayissi Espe Menye Louise-Agnès Tatiana, Assistante Suivi-Évaluation. Leur présence traduit une volonté commune de rapprocher les porteurs de projet eux-mêmes des populations censées en bénéficier ; une articulation directe entre le programme qui finance les infrastructures et le mécanisme censé en corriger les effets non désirés.

Mme Lassomme épse Moussa, lors de la campagne d’information 2026 à Ngong.(© Emery Ndayizeye)
Pour Blondel Silenou, chef de projet à JVE Cameroun : « Les communautés sont les premières concernées par les projets de développement climatique. Pourtant, elles ignorent souvent qu’elles disposent de mécanismes indépendants leur permettant de faire entendre leur voix lorsque leurs droits ou leurs intérêts sont affectés. »
Le constat dressé par l’équipe à l’issue de ces deux jours est sans détour : le fossé entre les financements climatiques et les communautés qui en subissent les effets s’est révélé plus large qu’anticipé. Il ne s’agissait pas de sensibilisation au sens classique, mais bien de la construction d’un premier accès à l’information .
Vers une gouvernance climatique participative
La mission de Ngong constitue la deuxième phase d’une campagne nationale de vulgarisation portée par JVE Cameroun, financée par le programme IRM CSO Grant 2026. La première phase avait été menée en 2024 à Lagdo et dans les villages environnants, où JVE Cameroun avait déjà initié les populations au fonctionnement du mécanisme IRM et sensibilisé sur leurs droits face aux projets climatiques.

Blondel Silenou (3è à partir de la gauche), lors de la campagne d’information de 2024 dans la commune de Lagdo, à la chefferie du village Ouro-Labbo.(© JVE-Cameroun)
Au-delà de Ngong, cette mission illustre une ambition nationale : installer une culture de la participation citoyenne dans la gouvernance des investissements climatiques. Un financement climatique ne se mesure pas seulement à ses infrastructures ou à ses résultats économiques, mais aussi à sa capacité à respecter les droits des communautés et à leur offrir des voies de recours crédibles.
Entre les réalisations affichées du PIDACC et le travail de vulgarisation mené par JVE Cameroun, Ngong s’impose ainsi comme un laboratoire de la justice climatique au Cameroun, là où la résilience ne se limite pas aux infrastructures, mais se construit aussi par l’information, la transparence et la participation des populations.
Ange ATALA
