Le Cameroun et la Guinée Equatoriale unis pour préserver l’un des écosystèmes marins les plus riches d’Afrique centrale

  • Entre Campo au Cameroun et Río Campo en Guinée équatoriale, les vagues ignorent les visas et les tortues marines ne connaissent pas les frontières. C’est dans cet esprit qu’a été lancé Pro‑CAMPO, un projet transfrontalier de quatre ans financé par l’Union européenne et porté par l’AMCO, le WWF, Tube Awu et ANDEGE. Son ambition : protéger l’un des écosystèmes marins les plus riches d’Afrique centrale, renforcer la résilience des communautés locales et transformer la coopération régionale en moteur de conservation et de développement durable.
  • Environ 150 000 personnes vivent dans le département de l’Océan au Cameroun, dont près de 7 000 habitants à Campo, directement concernés par le projet Pro‑CAMPO. Du côté équato‑guinéen, Río Campo compte environ 1 100 habitants, auxquels s’ajoutent les villages voisins comme Ilende, Eyabe ou Campa‑Beach. Ces communautés côtières sont au cœur du projet, car elles dépendent directement des ressources halieutiques et des écosystèmes marins partagés.

Au bord des rives du fleuve Ntem, où se trouve une étroite voie d’eau qui sépare le Cameroun de la Guinée équatoriale, il est difficile de distinguer où s’achève un pays et où commence l’autre. Les tortues marines viennent pondre sur les plages des deux côtés de la frontière. Dauphins, baleines et requins sillonnent librement des eaux que seules frontières dessinées sur une carte viennent delimiter.
« Les vagues ne demandent pas de visa et les espèces marines ne reconnaissent pas les frontières », a déclaré le Dr Aristide Takoukam Kamla, Président-Fondateur de l’African Marine Conservation Organisation (AMCO), à l’occasion du lancement d’une nouvelle initiative de conservation transfrontalière à Río Campo.
Ces mots résument parfaitement l’esprit du Projet d’appui à la conservation marine participative et à l’adaptation des océans (Pro-CAMPO), un projet de quatre ans financé par l’Union européenne et mis en œuvre par l’AMCO, le World Wide Fund for Nature (WWF), TUBE AWU et l’Asociación Nacional para la Defensa y Gestión del Medio Ambiente (ANDEGE).

Cartes du parc national marin de Manyange na Elombo-Campo au Cameroun et du parc national du Río Campo en Guinée équatoriale, respectivement

Le projet a été officiellement lancé le 8 juin 2026 à Campo, au Cameroun, avant de traverser le fleuve Ntem pour une seconde cérémonie de lancement tenue le 10 juin à Río Campo, en Guinée équatoriale. Son objectif est d’établir les bases de la conservation à long terme du capital naturel et de la biodiversité du paysage marin et côtier de Campo, à travers le renforcement de la gouvernance et de la gestion du Parc national marin Manyange na Elombo-Campo au Cameroun et du Parc national de Río Campo en Guinée équatoriale.

Au cours des quatre prochaines années, le projet entend également approfondir la coopération transfrontalière, renforcer la résilience des communautés locales et autochtones, et consolider les capacités des institutions chargées de la conservation de ces aires protégées.

Les parties prenantes lors de la cérémonie de lancement au Cameroun. Crédit photo : Shuimo Trust Dohyee

Pour le Dr Takoukam, Pro-CAMPO va toutefois bien au-delà de la simple gestion des aires protégées. Il s’agit avant tout de transformer la manière dont les pays voisins envisagent la conservation.

« Pro-CAMPO n’existe pas pour tracer de nouvelles frontières, mais pour effacer celles qui nous séparent de l’océan que nous partageons. »

Cette vision repose sur une réalité fondamentale : si les êtres humains peuvent délimiter des frontières, les écosystèmes, eux, n’en connaissent aucune.

Le paysage que le projet entend protéger figure parmi les écosystèmes marins les plus riches d’Afrique centrale. Il abrite cinq des huit espèces mondiales de tortues marines, des lamantins d’Afrique, des dauphins à bosse de l’Atlantique, des baleines à bosse ainsi qu’une quarantaine d’espèces de requins et de raies. Ses mangroves, estuaires, plages de ponte et herbiers marins constituent des habitats essentiels pour la faune, tout en assurant les moyens de subsistance de milliers de personnes qui dépendent de la pêche et des ressources côtières.

Le paysage de Campo abrite le dauphin à bosse de l’Atlantique, une espèce en danger critique d’extinction devenue légalement protégée au Cameroun il y a quelques années. Crédit photo : AMCO

Cet écosystème partagé subit cependant des pressions croissantes. La pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN), la dégradation des mangroves, la pollution, l’urbanisation côtière non durable et les effets du changement climatique menacent aussi bien la biodiversité que les communautés qui en dépendent.

Pour l’Union européenne, ces défis justifient pleinement un investissement dans un projet qui associe conservation de la nature et développement durable.

« La protection des océans est une priorité pour l’Union européenne, car ces océans sont au cœur de la résilience climatique, de la sécurité alimentaire et des moyens de subsistance de millions de personnes », a déclaré Raymond Lataste, représentant de l’Union européenne.

Raymond Lataste. Crédit photo: Tube Awu

Dans le cadre de sa stratégie Global Gateway, a-t-il expliqué, l’Union européenne soutient un développement économique durable tout en favorisant la protection de l’environnement. Cette approche permet aux communautés côtières de bénéficier d’écosystèmes plus sains tout en développant des sources de revenus alternatives.

« Je vends du poisson depuis près de cinquante ans », raconte Ursula Molende Matomba, âgée de 67 ans, présente au lancement à Río Campo. « Aujourd’hui, il devient de plus en plus difficile de trouver du poisson. Bien souvent, les pêcheurs reviennent avec leurs pirogues vides. »

Epengo Mbipite, président d’une association de pêcheurs artisanaux au Cameroun, est aussi confronté au déclin progressif des ressources halieutiques. Mais la baisse des captures n’est pas sa seule préoccupation.

« Il arrive que des chalutiers industriels détruisent nos filets, alors même que nous ne pêchons pas dans leurs zones de pêche autorisées. »

Ndounteng Ndjamo Rodric Xavier( à gauche). Crédit photo: Tube Awu

Pour Ndounteng Ndjamo Rodric Xavier, coordonnateur de l’organisation partenaire TUBE AWU, Pro-CAMPO représente un véritable espoir pour des personnes comme Ursula et Mbipite. Forte de plusieurs années d’intervention autour du Parc national marin Manyange na Elombo-Campo, l’organisation accompagne déjà les communautés dans l’amélioration de leurs moyens de subsistance tout en promouvant la conservation marine.

La pêche constitue la principale source de revenus de ces communautés, mais la diminution des prises menace leur avenir. Le projet favorisera le développement d’activités génératrices de revenus alternatives tout en permettant la reconstitution des stocks halieutiques.Crédit photo : Shuimo Trust Dohyee

La philosophie du projet a également été reprise par les autorités des deux pays.

Représentant le Ministre camerounais des Forêts et de la Faune lors du lancement à Campo, le Dr Saleh Adam a souligné que cette initiative est avant tout centrée sur les populations.

« Ce que nous recherchons pour nos deux pays, c’est avant tout l’amélioration des conditions de vie de nos populations. Il ne s’agit plus de faire de la conservation pour la conservation, mais d’une conservation au service de l’humanité. »

De l’autre côté de la frontière, Domingo Mbomio Ngomo, Président d’ANDEGE, a exprimé une vision similaire.

« Nous ne faisons pas de la conservation pour la seule conservation. Nous la faisons pour le bien-être des populations. »

Il a souligné que, le développement d’activités génératrices de revenus contribuerait à réduire la pression exercée sur les écosystèmes marins tout en améliorant les conditions de vie des communautés côtières, un objectif central du projet Pro-CAMPO.

Les communautés locales des deux pays sont au cœur du projet. Crédit photo : Shuimo Trust Dohyee

Ministre délégué chargé des Forêts et de l’Environnement de la Guinée équatoriale, Diosdado Obiang Mbomio, qui présidait la cérémonie de lancement à Río Campo, a réaffirmé l’engagement de son gouvernement en faveur de la mise en œuvre réussie du projet.

Pro-CAMPO s’appuie également sur plusieurs décennies d’expérience en matière de conservation en Afrique centrale. Le WWF, qui accompagne depuis longtemps différentes initiatives d’aires protégées transfrontalières dans la région, estime que la coopération entre pays voisins n’est plus une option mais une nécessité.

« La conservation ne peut être menée efficacement de manière isolée, car la nature ne reconnaît pas les frontières », a déclaré Alain Bernard Ononino, Directeur national du WWF Cameroun.

Il rappelle que les animaux constituent la meilleure illustration de cette réalité.

« Les populations animales, qu’elles soient terrestres ou aquatiques, ne connaissent pas les frontières. Elles n’ont pas de passeport et n’ont pas besoin de visa. »

Mais, a-t-il ajouté, protéger la nature implique aussi de préserver les droits et de valoriser les connaissances des peuples autochtones et des communautés locales, dont le savoir traditionnel jouera un rôle déterminant dans la réussite du projet.

Pour la Guinée équatoriale, Pro-CAMPO représente également une occasion de renforcer les capacités nationales en matière de conservation marine.

« C’est la première fois que nous assurons la gestion d’une aire marine protégée, et nous souhaitons mettre à profit des enseignements  tires de Pro-CAMPO dans l’ensemble des aires marines protégées de Guinée équatoriale », a déclaré Fidel Esono Mba Eyono, Directeur général de Instituto Nacional de Desarrollo Forestal y Manejo del Sistema de Areas Protegegidas de Guinea Ecuatorial (INDEFOR-AP), en référence au Parc national de Río Campo, créé récemment.

Il a insisté sur le fait que la conservation doit créer des opportunités plutôt que des contraintes.

« La création d’une aire protégée ne signifie pas empêcher les populations d’améliorer leurs conditions de vie. »

Les communiqués officiels publiés à l’issue des cérémonies de lancement dans les deux pays reflètent ces priorités. Ils appellent à renforcer la sensibilisation des communautés, à intensifier la communication autour du parc marin et du projet, ainsi qu’à mieux expliquer les bénéfices que les communautés riveraines tireront des interventions de Pro-CAMPO.

Au cours des quatre prochaines années, le succès de Pro-CAMPO ne dépendra pas uniquement de mangroves en meilleure santé, de la reconstitution des stocks de poissons ou à une meilleure gestion des aires marines protégées. Il reposera également sur un facteur moins tangible, mais tout aussi essentiel : la capacité de deux pays, de leurs institutions et de leurs populations à unir leurs efforts pour protéger un océan qui, lui, n’a jamais reconnu la frontière qui les sépare.

Shuimo Trust Dohyee