AFWASA 2026 : La société civile camerounaise en marge du grand rendez-vous continental de l’eau

Du 9 au 13 février 2026, Yaoundé a accueilli le 23e Congrès de l’Association Africaine de l’Eau (AFWASA), rassemblant près de 800 participants venus de 45 pays africains. Un événement d’envergure pour le Cameroun, où seulement 64% de la population a accès à l’eau potable selon les derniers chiffres de l’Institut National de la Statistique (2024), soit 16 millions de personnes encore privées de ce service essentiel. Nous avons recueillis les avis d’un délégué à ce congrès, en la personne de Blondel Silenou Demanou, en sa qualité de représentant du réseau ANEW.

Les Organisations de la Société Civile (OSC) camerounaises ont peiné à faire entendre leur voix dans ce forum décisif pour l’avenir hydrique du continent. Sur les quinze OSC nationales actives dans le secteur de l’eau recensées par le Ministère de l’Eau et de l’Énergie, seules trois étaient présentes au congrès.

Le défi financier : un obstacle majeur pour les OSC camerounaises

Les frais d’inscription au congrès AFWASA, fixés à 750 000 FCFA pour les participants issus de la société civile, représentent un défi considérable. À titre de comparaison, selon une étude de 2024 du Centre d’Études et de Recherches en Économie et Gestion (CEREG) de l’Université de Yaoundé II, le budget annuel moyen d’une OSC camerounaise active dans l’eau et l’assainissement s’élève à 2,3 millions de FCFA.

« Nous parlons d’organisations dont le budget annuel total ne couvre parfois pas le coût d’une seule accréditation », souligne Blondel Silenou Demanou, représentant du réseau ANEW ( African Network for Environment and Water) présent au congrès. « Le résultat est mécanique : seules les OSC les mieux dotées, souvent celles les plus proches des bailleurs institutionnels, peuvent se permettre d’être là. »

Cette réalité est d’autant plus préoccupante que le Cameroun compte environ 180 comités d’usagers de points d’eau dans les régions du Nord et de l’Extrême-Nord, selon les données de la Camerounaise des Eaux. Ces structures communautaires, en première ligne de la gestion de l’eau, étaient totalement absentes des débats de Yaoundé.

L’absence criarde des organisations de jeunes

Le constat est encore plus sévère concernant la jeunesse camerounaise. Malgré la présence de 45 organisations de jeunes , actives dans la protection de l’environnement et plus précisément le secteur de l’eau, tel que recensées par le Conseil National de la Jeunesse du Cameroun, aucune n’était formellement représentée à Yaoundé.

Cette absence interroge dans un pays où 62% de la population a moins de 25 ans et où les jeunes sont particulièrement touchés par les problèmes d’accès à l’eau. Dans les quartiers précaires de Yaoundé comme Mokolo ou Madagascar, où vivent près de 400 000 jeunes selon l’Institut National de la Statistique, l’accès à l’eau potable reste un défi quotidien.

« Il n’existait aucune disposition , ni bourse, ni espace programmatique, ni invitation ciblée, pour favoriser leur participation », note Blondel Silenou. « C’est une génération entière qui est exclue des débats sur son propre avenir hydrique. »

Un format inadapté aux réalités locales

Au-delà du coût, c’est la conception même de l’événement qui pose problème. Sur les 48 sessions programmées, aucune n’était spécifiquement dédiée aux retours d’expérience de la société civile camerounaise ou africaine. Les témoignages des communautés bénéficiaires, pourtant au cœur des enjeux discutés, ont brillé par leur absence.

Cette lacune contraste avec les besoins exprimés sur le terrain. L’ONG camerounaise Eau et Vie, active dans la région de l’Ouest, gère par exemple 23 points d’eau communautaires et accompagne 15 000 bénéficiaires directs. Son expérience de gestion participative aurait pu enrichir les débats, mais l’organisation n’a pu se permettre le déplacement.

« Les forums continentaux comme l’AFWASA sont pensés par et pour les professionnels du secteur », analyse Blondel Silenou. « La société civile y est tolérée en marge, rarement intégrée en substance. Or, les décisions qui s’y prennent touchent directement les millions de personnes que nous représentons. Cette contradiction n’est plus tenable. »

Des enjeux cruciaux pour le Cameroun

Cette exclusion de fait est d’autant plus problématique que les enjeux discutés à l’AFWASA concernent directement l’avenir hydrique du Cameroun. Le pays fait face à des défis majeurs : seules 34% des écoles primaires disposent d’un accès à l’eau potable selon l’UNICEF Cameroun (2024), et les pertes en eau dans les réseaux urbains atteignent 35% selon la Camerounaise des Eaux.

Dans ce contexte, l’expertise terrain des OSC camerounaises représente une ressource précieuse. Le Réseau National des Associations Féminines pour la Gestion de l’Eau (RENAFEM), qui regroupe 127 associations dans 8 régions, dispose par exemple d’une connaissance fine des pratiques de gestion communautaire qui mériterait d’être valorisée dans ces forums internationaux.

Les propositions d’ANEW pour une participation inclusive

Face à ces constats, le réseau ANEW formule plusieurs recommandations concrètes. « Nous ne demandons pas la charité », précise Blondel Silenou. « Nous demandons que les espaces où se décide l’avenir de l’eau en Afrique reflètent la diversité de ceux qui en dépendent. »

Parmi les propositions : la création d’un fonds de solidarité permettant la participation d’au moins 50 représentants d’OSC par congrès, l’instauration d’un programme spécifique pour les organisations de jeunesse, et la co-construction de panels dédiés aux innovations communautaires.

Ces mesures pourraient s’inspirer du modèle du Forum Mondial de l’Eau, qui réserve 15% de ses sessions à la société civile et dispose d’un fonds de soutien géré par le Conseil Mondial de l’Eau.

Vers une note de plaidoyer

ANEW entend formaliser ces constats dans une note adressée au bureau de l’AFWASA et à ses partenaires institutionnels, en amont du prochain congrès biennal prévu en 2028. L’organisation souhaite associer à cette démarche les réseaux d’OSC des autres pays africains confrontés aux mêmes difficultés.

Pour Blondel Silenou, l’enjeu dépasse la seule question de la représentativité : « La question n’est plus de savoir si la société civile a sa place dans ces forums: elle l’a, de droit et de fait. La question est de savoir si les organisateurs sont prêts à en tirer les conséquences concrètes. »

Un défi d’autant plus urgent que le Cameroun ambitionne d’atteindre l’accès universel à l’eau potable d’ici 2030, objectif qui nécessitera une mobilisation de tous les acteurs, y compris ceux qui œuvrent quotidiennement au plus près des communautés.

Le prochain congrès AFWASA, dont la ville d’accueil sera annoncée en juin 2026, constituera un test pour mesurer la volonté réelle du secteur de s’ouvrir aux voix de ceux qui vivent les défis de l’eau au quotidien.

Le réseau African Network for Environment and Water (ANEW) regroupe 47 organisations de la société civile dans 18 pays africains. Créé en 2019, il milite pour une gestion participative des ressources hydriques et une meilleure inclusion des communautés dans les politiques publiques de l’eau. Au Cameroun, ANEW collabore avec 8 organisations partenaires réparties dans 5 régions du pays.

Ange Atala