Bassin du Niger : science, finance et diplomatie pour une résilience partagée

Du 22 au 25 juin 2026 à Yaoundé, le Cameroun a acceuilli les débats sur l’avenir des ressources en eau du Bassin du Niger. Sous le haut parrainage du Ministère de l’Economie de la Planification et de l’Aménagement du Territoire (MINEPAT) , près de 60 experts , et membres de la société civile, sont venus des neuf pays membres de l’Autorité du Bassin du Niger (ABN) , pour échanger sur la nouvelle vision à accorder à la gestion hydroclimatique, la résilience climatique, la sécurité de l’eau et les financements de projets durables dans ce secteur.

Les dernières estimations placent les population vivants au sein du Bassin du Niger autour de 180 millions d’habitants (Autorité du Bassin du Niger (ABN), synthèses récentes et notes techniques sur l’état du bassin : https://www.abn.ne (page « Etat du Bassin » / rapports techniques) ; répartis sur neuf pays, exposés à des risques climatiques multiples (inondations, sécheresses, vagues de chaleur, invasions de criquets, incendies, vents violents, tempêtes de sable, ensablement). Les projections climatiques (IPCC SSP2‑4.5 et SSP5‑8.5) prévoient une intensification des extrémités, une évapotranspiration en hausse et des pertes de terres cultivables d’ici 2100. L’atelier régional de Yaoundé a réuni acteurs scientifiques, diplomatiques, bailleurs et société civile pour définir des pistes d’action qui se positionnent dans la durabilité.

Avec près de 75 000 km² de superficie intégrée au Bassin du Niger, le Cameroun occupe une position stratégique grâce à ses aquifères souterrains qui alimentent les zones sahéliennes voisines. Cette richesse hydrique fait du pays un pivot essentiel dans la gouvernance régionale de l’eau.

Pour Guy de Bock, Coordonnateur National de l’ABN au MINEPAT, l’atelier est une étape décisive : « le Cameroun, en tant que pays membre, doit jouer un rôle moteur. Renforcer les capacités locales et améliorer la gouvernance de l’eau, c’est investir dans la stabilité et la prospérité de toute la région. »

Son Excellence Armand Houanye, Secrétaire Exécutif de l’ABN, a insisté sur la solidarité transfrontalière : « le Bassin du Niger est un bien commun. Sa gestion exige une diplomatie active et une coopération sincère entre États. »

Sara Nadj, représentante de la GIZ, a souligné l’importance de capitaliser sur l’accès et le partage des données : « les systèmes d’alerte précoce et les technologies satellitaires doivent guider les politiques des Etats membres, ce sera plus facile pour les partenaires techniques et financiers d’identifier les besoins réels des populations, et donc les projets à accompagner. »

Remco Doost, représentant du Ministère des Affaires étrangères des Pays‑Bas, a rappelé le rôle des partenaires financiers :

« Nous devons transformer les idées en projets locaux , selon certains critères que nous allons identifier ensembles, afin d’attirer les financements internationaux. »

Un diagnostic hydrique alarmant

Les pays neuf pays (Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Niger, Nigeria, Tchad) membres de l’ABN, sont chargés de coordonner la gestion intégrée des ressources en eau, la coopération transfrontalière et les projets de résilience climatique. Tous sont exposés à une palette de risques climatiques sans cesse croissants : inondations, sécheresses, vagues de chaleur (jusqu’à 47 °C), invasions de criquets, incendies de forêt, vents violents (jusqu’à 120 km/h), tempêtes de sable et formation de dunes. Les projections du GIEC à l’horizon 2100 (SSP2‑4,5 et SSP5‑8,5) annoncent une intensification des pluies extrêmes, une évapotranspiration en hausse de plus de 15 % et une perte de terres cultivables estimée à 20,8 %. Face à ces défis, l’atelier régional de Yaoundé (juin 2026) a réuni scientifiques, diplomates, bailleurs et société civile pour décliner des pistes d’action opérationnelles.

Les spécialistes de L’ONACC ( Observatoire National des Changements Climatiques) , du Bassin du Volta, de la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT), du Centre Africain pour les Applications de la Météorologie au Développement (ACMAD) et bien d’autres institutions ont marqué de leur présence. Ils ont souligné des changements structurels affectant les ressources en eau : déplacement des isohyètes, modification des régimes de précipitations, création de microclimats locaux, variabilité accrue des débits fluviaux et des niveaux des nappes. Les conséquences sont concrètes : expansion des maladies hydriques, conflits d’usage entre agriculture, élevage et production d’énergie, envahissement des cours d’eau par le sable et hausse de la pollution. Le graphique de l’indice standard des débits de la station du fleuve Niger à Diré, présenté à Yaoundé, illustre une variabilité croissante et une tendance générale à la baisse des débits moyens ; signe d’une fragilisation structurelle du bassin.

La disponibilité des données climatiques pour une meilleure répartition hydrique

Les observations terrain soulignent un ensablement préoccupant des chenaux et des plaines alluviales. Les experts présents ont convenu que le dragage n’est pas une solution durable : le sable déplacé revient inévitablement dans les lits, sans s’attaquer aux causes profondes (érosion en amont, déforestation, pratiques culturales non durables). L’ensablement menace la sécurité alimentaire (perte de terres cultivables), la résilience pastorale, la navigabilité du fleuve, la biodiversité aquatique et, in fine, la stabilité sociale et sécuritaire des zones riveraines.

L’Autorité du Bassin du Niger (ABN) cartographie quatre grandes zones climatiques : tropical humide (≈ 1 500 m³/an par habitant), tropical sec et semi‑aride (zones de transition) et aride (< 150 m³/an) (Zones climatiques et dotation en eau (tropical humide ≈ 1 500 m³/an ; aride < 150 m³/an) — ABN / documents de planification régionale : https://www.abn.ne/fr/publications). Les risques d’inondation et de sécheresse sont répartis sur l’ensemble du bassin, souvent en alternance, ce qui complexifie la planification. Les scénarios SSP2‑4,5 et SSP5‑8,5 prévoient une intensification des extrêmes (sécheresses plus longues, épisodes de pluies extrêmes ponctuels) et une extension des zones arides (IPCC AR6 WGII, chapitres sur l’Afrique et les systèmes hydriques : https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg2/).

Solutions innovantes suggérées à Yaoundé

L’atelier a mis en lumière des outils et approches combinant science, finance et diplomatie :

  • Finance climatique (GEF) : René Schieritz a présenté des mécanismes pour rendre les projets bancables et mobiliser des financements internationaux. Un représentant de la BOAD ( Banque Ouest Africaine pour le Developpement) , a partagé les fonds disponibles pour accompagner les projets résilients.
  • Technologies satellitaires (Eleaf) : démonstrations par Joost van der Woerd sur le suivi des eaux de surface et souterraines via imagerie satellite, utile pour la surveillance des nappes, la détection des tendances d’ensablement et l’alerte.
  • Hydrodiplomatie (UICN) : approche visant à transformer l’eau en vecteur de coopération et de paix, essentielle pour la gouvernance transfrontalière.
  • Compatibilité hydrique (IWMI) : exposée par Moctar Dembele, cette solution propose d’harmoniser les usages entre agriculture, énergie et besoins domestiques pour prévenir les conflits et optimiser les bénéfices socio‑économiques.
  • Participation citoyenne des usagers et usagères du Bassin du Niger : mobilisation des organisations de la société civile, incarnée par Nouradine Touré, porte‑parole du consortium , pour assurer inclusion et acceptabilité sociale des mesures.

Priorités d’action : vers des notes conceptuelles opérationnelles


Les participants ont convenu de rédiger des notes conceptuelles pour mobiliser partenariats et financements. Pour ce faire, les priorités proposées sont :

– Renforcer la surveillance hydrométéorologique (stations in situ + télédétection) et les systèmes d’alerte précoce.
-Promouvoir des mesures d’adaptation fondées sur la nature (restauration des zones humides, reforestation des bassins versants, corridors de sédimentation contrôlée).
-Développer des approches intégrées de gestion (compatibilité hydrique) conciliant agriculture, énergie et usages domestiques.
-Conditionner tout programme de lutte contre l’ensablement à des interventions en amont (maîtrise de l’érosion, pratiques agroécologiques) et non au seul dragage.
-Structurer l’ingénierie financière pour rendre les projets attractifs (garanties, cofinancements, formulation bankable).

Le Bassin du Niger est à la croisée des chemins : sans une action concertée et multisectorielle, les tendances climatiques et anthropiques risquent d’entraver durablement la sécurité hydrique, alimentaire et socio‑politique de la région. L’atelier de Yaoundé a montré que la résilience repose sur un triptyque science‑finance‑diplomatie, adossé à une forte participation citoyenne. Les notes conceptuelles en gestation devront traduire ces orientations en projets concrets, mesurables et bancables, pour transformer le risque en opportunité de coopération régionale et de développement durable.Tout en veillant à renforcer la gouvernance transfrontalière par l’hydrodiplomatie et l’inclusion des communautés locales. Toutefois, des réticences ont été émises quant à la non implication des institutions financières de l’Afrique Centrale, et la non accessibilité des résultats des données du projet PIDACC qui a connu un bel accomplissement en Côte d’Ivoire.

Ange Atala